PETITE HISTOIRE DU DEVELOPPEMENT DURABLE : VERS LA NECESSAIRE APPLICATION DE CE PRINCIPE EN MARTINIQUE

Vendredi 7 Février 2014

Allocution d’ouverture : Monsieur le   Bâtonnier Raymond AUTEVILLE, Président de l’IDHM

 

Allocution  : Maitre Corinne BOULOGNE-YANG-TING,Avocat à la Cour, Maître de Conférences, Directrice de l’IEJ  MARTINIQUE, Membre de l’IDHM

EXPOSE :

Pascal SAFFACHE, Maître de conférences, habilité à diriger les recherches, Président honoraire de l’Université des Antilles et de la Guyane

 

 

Nombreux sont ceux qui pensent que le « développement durable » est un concept qui est apparu en 1987, dans le rapport Bruntland, et qui se définit par la formule suivante : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

 

Si on réduit souvent le développement durable à cette seule citation, il convient toutefois de se poser quelques questions :

 

  1. d’où vient réellement ce concept ? En clair, quelles sont ses racines ?

 

  1. Pourquoi l’associe t-on au concept d’utopie ?

 

  1. Aux trois piliers traditionnels qui le fondent (l’économique, le sociétal et l’environnemental), ne faudrait-il pas en ajouter un ou plusieurs autres ?

 

Les réponses apportées à ces questions permettront d’appréhender avec plus de finesse la réalité de ce concept très ancien, et de présenter les facteurs qui, en Martinique, sous-tendent la mise en place d’un développement durable.

 

 

 

 

 

 

 

 

La Martinique a toujours été dépeinte comme une île paradisiaque, bordée d’une mer bleue turquoise, de plages de sable blanc, de coraux multicolores et d’une forêt luxuriante. Si ces caractéristiques paysagères peuvent encore être observées dans certaines régions, force est de constater que le développement économique des dernières décennies a eu des incidences particulièrement nocives sur le milieu. En clair, ces paysages subsistent mais sont de plus en plus rares et de moins en moins bien conservés.

 

A travers l’exemple des activités agricoles, touristiques et industrielles, nous apprécierons l’impact des activités humaines sur le milieu, ce qui nous permettra d’évaluer l’ampleur de l’anthropisation du milieu. Un focus sera aussi réalisé sur l’impact de l’élévation contemporaine du niveau de la mer, ainsi que sur la vulnérabilité croissante des populations face aux risques naturels et particulièrement face aux tsunamis.

 

En définitive, face aux dégradations plurimorphes de l’environnement, mais plus encore face à la grande vulnérabilité des populations locales, le moment n’est-il pas venu de changer de paradigme et d’initier un développement dit durable ?

 

 

 

Bonsoir,

Monsieur le Président SAFFACHE,

 

Madame la Directrice de l’IEJ,

 

Mesdames & Messieurs,

 

Chers Etudiants,

 

Chers Membres de l’Institut des Droits de

l’Homme de la Martinique,

 

 

La protection de l’environnement est un sujet qui intéresse particulièrement l’Institut des Droits de l’Homme de la Martinique.

 

En 2013, nous y avons réservé une place importante dans nos réflexions :

 

– le 08 mars 2013, le Doyen JOS, a animé une Conférence sur le thème :

 

« Qualité de l’environnement et Droits Fondamentaux de la personne humaine ».

 

– en janvier 2014, notre publication :

« Regards sur Trois Droits Fondamentaux »,

 

a consacré rien moins que trois chapitres à développement durable.

 

 

Ce soir, 07 février 2014, nous sommes réunis pour réfléchir au thème suivant :

 

« Petite histoire du développement durable :

 

vers la nécessaire application de ce principe

 

 en Martinique ».

 

 

 

 

Qui pourrait mieux que le Président SAFFACHE, conduire notre réflexion ce soir ?

 

Monsieur le Président,

 

Je vous remercie très sincèrement, d’avoir accepté de partager avec nous, votre grande connaissance de ce sujet, malgré un emploi du temps particulièrement chargé.

 

Applaudissons le Président SAFFACHE.

 

 

Que dire, pour introduire le sujet, brièvement le sujet ?

 

Le développement durable est un concept de développement qui conjugue de manière indissociable, les priorités de préservation de l’environnement, le développement social et économique.

 

Ainsi, on admet traditionnellement, que le développement durable vise à :

 

– protéger l’environnement, pour assurer la santé et la sécurité de l’homme ;

 

– assurer l’harmonie  sociale, en respectant la culture des communautés humaines ;

 

– promouvoir une économie prospère, mais responsable.

 

 

Responsable, le mot est prononcé :

 

Responsabilité du particulier, mais également responsabilité de l’entreprise.

 

C’est ainsi qu’est né, le concept de Responsabilité Sociale de l’Entreprise (R.S.E.), que la Commission Européenne définit comme l’intégration dans ses activités, par l’entreprise, de préoccupations sociales, environnementales, et économiques.

 

Si on en juge par la contamination des sols par le chlordécone, ou à l’empoisonnement, par l’épandage aérien, peut-on dire que développement durable, et une préoccupation réelle en Martinique ?

 

Vaste question à laquelle Monsieur le Président SAFFACHE répondra, à coup sûr.

 

Mais, avant de l’entendre, je cède la parole à Madame la Directrice de l’Institut d’Etudes Judiciaires de la Martinique.

 

Raymond AUTEVILLE

Ancien Bâtonnier de l’Ordre

Président de l’IDHM

 

 

 

Petite histoire du développement durable :

vers la nécessaire application de ce principe en Martinique

 

I.              Petite histoire du développement durable

 

Nombreux sont ceux qui pensent que le « développement durable » est un concept qui est apparu en 1987, dans le rapport Bruntland, et qui se définit par la formule suivante : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

Si on réduit souvent le développement durable à cette seule citation, il convient toutefois de se poser quelques questions :

 

  1. d’où vient réellement ce concept ? En clair, quelles sont ses racines ?
  2. Pourquoi l’associe t-on au concept d’utopie ?
  3. Aux trois piliers traditionnels qui le fondent (l’économique, le sociétal et l’environnemental), ne faudrait-il pas en ajouter un ou plusieurs autres ?

 

Les réponses apportées à ces questions permettront d’appréhender avec plus de finesse la réalité de ce concept très ancien, et bien plus complexe qu’on ne le pense.

 

Avant d’évoquer le « développement durable », ses racines, sa portée, son devenir, il convient d’effectuer un focus sur la notion de développement. Qu’est-ce que le « développement » ? Qu’appelle t-on « développement » ?

 

La définition la plus commune sous-tend que le développement est : « l’action de croître, de progresser, de donner de l’ampleur ». Il s’agit aussi d’un « processus de diversification et d’enrichissement des activités ». Partant de cela, le « développement économique » est : « l’évolution positive des facteurs structurels (démographiques, industriels, sanitaires, culturels, sociaux, etc.) d’une zone géographique ou d’une population ». Ces changements sous-tendant l’enrichissement de la population et l’amélioraton de leurs conditions de vie.

Le « développement » est donc une notion qui sous-tend le progès et la croissance, alors que le « développement économique » n’est en réalité qu’une des composantes du développement.

 

Les inégalités de développement étant nombreuses et surtout présentes à toutes les échelles (à l’échelle des nords et des suds, à celle des états…), le projet d’un « développement durable » ou d’un développement qui profite à tous et qui s’inscrit dans la durée a donc germé. Est-ce utopique de parler de « développement durable » ? Et d’ailleurs pourquoi parler d’utopie ?

 

Dans le langage courant l’utopie est toujours associée à une impossibilité, à une situation hors de portée. Pourtant, l’histoire regorge d’exemples prouvant que l’homme a besoin de réver, de se projeter, donc d’utopie, pour atteindre ses objectifs. Aimé Césaire ne parlait-il pas de l’utopie fondatrice ? L’utopie est donc un concept qui propose une rupture avec le système existant, l’utopie ne prône pas le progrès, mais la révolution.

Thomas More (juriste, historien, philosophe, théologien et homme politique britannique – 1478-1535) publia un traité intitulé « Utopia », qui permit l’émergence du vocable « utopie ». Témoin des ravages sociaux du mouvement des enclosures[1], il imagina une société idéale

 

 

 

(Utopia) basée sur la sagesse ; ce faisant, il prit le contre-pied des propos d’Erasme, dans « l’éloge de la folie », dont il fut l’élève.

Ce projet de société idéale, plus juste, permettant à tout un chacun d’assurer ses besoins quotidiens, mais surtout au sein de laquelle il n’existe plus ou quasiment plus de rapports de domination et d’asservissement, a influencé Voltaire qui, dans « Candide », dénonça les dysfonctionnements de la société du XVIIIe siècle. Ce traité influença aussi de nombreux penseurs socialistes du XIXe siècle : Saint Simon, Proudhon, Marx, Engels, etc.

 

Pour saisir la portée de la pensée de Thomas More, il convient de la replacer dans son contexte historique ; nous sommes à la fin du Moyen-âge, ou au tout début du siècle des lumières, et pour oser développer ce genre d’idées certains le payaient de leur vie. Thomas More sera d’ailleurs emprisonné, puis exécuté, car bien qu’ayant été ambassadeur extraordinaire, puis chancellier du roi Henri VIII, il refusa de cautionner l’autorité que s’était arrogé ce dernier en matière religieuse (dénonçant l’autorité du Pape qui refusait de valider son divorce, Henri VIII créa l’église anglicane qu’il plaça sous sa tutelle).

 

Que cherchait Thomas More ? Que voulait-il mettre en exergue à travers cette société idéale, fantasmée : Utopia ?

 

Thomas More révait de trois choses :

  1. rompre avec l’obscurantisme moyen-âgeux ;
  2. permettre l’émergence du progrès technique ;
  3. participer à l’émergence d’un nouveau modèle sociétal.

 

On entrevoit ainsi déjà deux des principaux piliers du développement durable :

  1. le pilier environnemental qui, à travers la mobilisation de nouvelles techniques, devait permettre l’émergence des sciences de la nature (donc d’avoir un rapport plus respectueux de l’environnement) ;
  2. le pilier sociétal, car la théorie de T. More est basée prioritairement sur la réorganisation de la  société.

 

Comment expliquer que ces réflexions, profondément novatrices, n’aient pas émergé et soient même tombées dans l’oubli ?

 

Trois raisons peuvent l’expliquer :

  1. au XVIe, au XVIIe et au XVIIIe siècles, il était très difficile de bousculer l’ordre établi (ou en le payant de sa vie) ;
  2. la première révolution industrielle (1860), marquée par l’apparition de la machine à vapeur et l’avènement du capitalisme, donna un coup d’arrêt aux idées progressistes ;
  3. plusieurs conflits armés se succédèrent (1870 : guerre franco-prussienne (178000 morts), Première et Seconde Guerres mondiales, respectivement 9 et 62 millions de morts) et après ces traumatismes, les hommes se concentrèrent à chaque fois sur la phase de reconstruction et les réflexions philosophiques et/ou sociétales passèrent au second plan.

 

Que se passa t-il après la seconde guerre mondiale ?

 

 

 

En 1951, l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) publia le premier rapport sur l’état de l’environnement dans le monde. Ce rapport, très alarmiste, pointait du doigt l’activité anthropique comme facteur de dégradation du milieu. L’une des conclusions de ce rapport était de souligner la nécessaire mise en place d’instances internationales de surveillance et/ou de régulation, et de tout faire pour sensibiliser le grand public face aux catastrophes environnementales annoncées.

 

En 1960, les premières observations de l’UICN furent confirmées par un rapport qui démontra les impacts nocifs que pouvait avoir une croissance éffrénée sur le milieu (déforestation, érosion, perte de biodiversité…). C’est ainsi que naquit le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), dont la mission était d’aider les pays en développement en leur fournissant des conseils, mais surtout de plaider leurs causes pour qu’ils obtiennent des dons et/ou des subventions, leur permettant ainsi d’exercer une pression plus limitée sur le milieu.

 

En 1972, le « Club de Rome », sorte de lobby constitué d’intellectuels influents (scientifiques, économistes, hauts fonctionnaires), se réunit à Rome (d’où son nom) et prôna la décroissance dans un rapport intitulé : « The limits to growth », traduit en français par « Halte à la croissance ». A en croire leurs analyses et conclusions, la croissance zéro serait le meilleur moyen de ménager le milieu, et de lui permettre de résister aux pressions quotidiennes. Cette non-croissance ou décroissance devait permettre la régénérescence du milieu.

A la même époque fut créé le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), dont l’objectif était de coordonner les actions onusiennes en faveur de l’environnement, et d’aider les pays en voie de développement à initier de vraies politiques environnementales. C’est à cette même époque qu’émergea l’écologie moderne et la notion de « complexité » si bien décrite par Edgard Morin.

 

Au début des années 1980, ce long processus de gestation aboutit à une prise de conscience internationale : l’environnement planétaire était en danger et des mesures fortes devaient être prises. Il ne s’agissait plus de mettre en place ici où là quelques « mesurettes » destinées à calmer les partisans de tel ou tel mouvement écologique, mais bien de changer de paradigme. Le développement durable dans son acception moderne était né ! En 1987, il fut vulgarisé par la commission mondiale sur l’environnement, grâce à la formule désormais célèbre : « développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».

 

Cette nouvelle vision du monde, et des relations que les hommes devaient entretenir entre eux ainsi qu’avec leur milieu, fut confortée par trois sommets que certains qualifièrent de fondateurs : Rio (1992), Viennes (1993) et Copenhague (995).

 

Le sommet de Rio, plus connu sous le nom de sommet de la terre, se déroula du 3 au 14 juin 1992. 110 chefs d’états et de gouvernements et 2400 ONG y participèrent. Trois éléments majeurs et/ou principes furent adoptés à cette occasion :

  1. un texte fondateur de 27 principes, intitulé « Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement » ;
  2. un programme d’action pour le XXIe siècle (qui donna par la suite ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’agenda 21) comprenant 2500 recommandations dans des domaines aussi divers que la santé, le logement, la pollution de l’air, la gestion des mers, la gestion de l’eau, l’agriculture, les forêts, etc. ;
  3.  l’adoption d’une convention sur le climat, qui aboutit en 1997 à la signature du protocole de Kyoto.

 

 

 

Du 15 au 25 juin 1993 se déroula la conférence de Viennes, qui fut la première manifestation internationale relative aux droits de l’homme, depuis la fin de la guerre froide. 171 nations, 800 ONG et 7000 personnes y participèrent ; l’objectf était de développer une vision expansive des droits de l’homme, et surtout de reconnaître des droits aux groupes humains les plus fragilisés : droit des peuples indigènes, droit des minorités, etc.

 

Enfin, du 6 au 12 mars 1995, le sommet de Copenhague – auquel participa 118 chefs d’états et de gouvernements – s’engagea à combattre la pauvreté, à créer des emplois, à bâtir une vraie solidarité entre les hommes, et à faire émerger ou consolider la sécurité et la justice pour tous.

 

Si les sceptiques considérèrent ces sommets comme de simples actions de communication, force est de constater que des principes forts, jamais énoncés jusqu’alors, furent présentés.

 

Ces trois sommets servirent d’ancrage au nouveau projet de société dénommé « développement durable » : un projet prônant l’efficacité économique, l’équité sociale et la soutenabilité environnementale.

 

Cependant, une question s’imposa très vite : le développement peut-il être durable ? « Développement » et « durable », ne sont-ce pas deux vocables antinomiques ?

Par définition, toutes actions de développement s’inscrit dans une fluctuation permanente et sa durée et par essence limitée. En réalité, le vocable « durable » est une mauvaise traduction française du terme anglais « sustainable » ; certains pensent d’ailleurs qu’il faudrait abandonner la formule « développement durable » pour en revenir à la formule anglo-saxonne initiale : « sustainable development », ou adopter des formules du type : « développement soutenable », ou « développement raisonné », bien que ces formules ne traduisent qu’imparfaitement le sens profond de « sustainable development ».

 

Au-delà des polémiques qui naquirent et perdurèrent autour de cette formule anglo-saxonne, ce qu’il faut retenir c’est que ce concept est fondamentalement anthropocentrique, c’est-à-dire basé sur l’homme, sa reconnaissance, sa protection et son bien-être. Bien que cette approche soit souvent passée sous silence, elle s’avère fondamentale car l’homme est enfin reconnu comme l’élément central, comme l’élément à protéger, alors que jusqu’alors les modèles économiques s’en servaient, l’asservissaient, sans jamais lui reconnaître la moindre prééminence.

 

Une autre question se pose aujourd’hui : le développement durable peut-il se résumer uniquement aux aspects économiques, sociétaux et environnementaux ? La culture ne serait-elle pas une composante indispensable de la construction humaine ?

L’homme étant par nature empreint de culture (un américain n’a pas le même filtre culturel qu’un indonésien, ou qu’un éthiopien, et ce filtre conditionne sa vision du monde), on adjoint aujourd’hui un pilier culturel au concept de développement durable.

Certains vont encore plus loin et estiment que la gouvernance (qui est un élément totalement transversal) doit aussi être prise en compte…

 

En définitive, le développement durable est un concept évolutif, en construction constante, dont les racines sont à rechercher au début du XVIe siècle (à partir des travaux visionnaires de Thomas More). L’émergence de ce vocable en 1987, n’est que le résultat d’un long processus de gestation, dont l’objectif est de placer ou replacer l’homme au centre du système sociétal.

 

 

 

 

Contrairement à ce que beaucoup ont cru, le développement durable ne cible pas seulement la protection de l’environnement, mais l’avènement d’une société nouvelle. Indira Gandhi disait : « la pauvreté est la forme la plus grave de pollution » ; prenons donc acte que les dégradations quelles que soient leurs natures (environnementales, sociétales, économiques, culturelles, etc.) doivent être combattues, non pas de façon isolées, mais de façon globale, frontale, pour permettre l’émergence d’une société nouvelle.

Beaucoup estimeront ces propos utopiques, mais l’utopie étant fondatrice, replaçons l’homme au centre du système.

 

Au terme de cette synthèse, dont l’objectif était de replacer le « développement durable » dans sa composante historique, mais aussi d’en brosser le tableau le plus complet possible, il convient désormais de présenter les facteurs qui, en Martinique, sous-tendent la mise en place d’un développement durable.

Pour cette présentation, nous nous focaliserons prioritairement sur les facteurs environnementaux (les dégradations), étant entendu que de nombreux autres facteurs mériteraient d’être analysés.

 

 

II. Une politique de développement durable s’avère t-elle nécesaire en Martinique ?

La Martinique a toujours été dépeinte comme une île paradisiaque, bordée d’une mer bleue turquoise, de plages de sable blanc, de coraux multicolores et de forêts tropicales. Si ces caractéristiques paysagères peuvent encore être observées dans certaines régions, force est de constater que le développement économique des dernières décennies a eu des incidences particulièrement nocives sur le milieu. En clair, ces paysages subsistent mais sont de plus en plus rares et de moins en moins bien conservés.

A travers l’exemple des activités agricoles, touristiques et industrielles, nous apprécierons l’impact des activités humaines sur le milieu, ce qui nous permettra d’évaluer l’ampleur de l’anthropisation du milieu. Un focus sera aussi réalisé sur l’impact de l’élévation contemporaine du niveau de la mer, ainsi que sur la vulnérabilité croissante des populations face aux risques naturels et particulièrement face aux tsunamis.

 

II.1 Les facteurs anthropiques à l’origine de la dégradation du milieu

II.1.1 L’influence de l’activité agricole

La Martinique a souvent été présentée comme une terre sucrière ; si cette activité a mobilisé des milliers d’esclaves durant trois siècles, elle s’est aussi matérialisée par une déforestation importante. Du rivage au sommet des mornes, les terres ont été totalement dénudées ; ainsi, lors des travaux de plantation ou de récolte, le sol n’étant que partiellement protégé de l’énergie cinétique des gouttes de pluie, l’érosion s’est alors développée en acheminant de gros volumes de sédiments terrigènes dans les baies et les lagons. Cette hypersédimentation – à l’origine de la nécrose des platures coralliennes – est visible sur certaines cartes topographiques du XVIIIe siècle : 1758 et 1764, par exemple.

 

L’agriculture intensive n’est pas la seule responsable de la dégradation des fonds marins, puisque le surpâturage produit exactement le même effet. Lorsque sur une parcelle exiguë, on laisse pâturer une trop forte densité de caprins, d’ovins ou de bovins, par piétinement et surconsommation ces derniers dégradent le couvert végétal, exposent le substratum pédologique aux intempéries (fortes pluies) et facilitent ainsi son érosion. Sous l’effet du ruissellement et de la gravité, des particules terrigènes sont acheminées en direction des ravines et des rivières les plus proches qui les évacuent à leur tour vers leurs exutoires.

 

 

 

Aujourd’hui, bien que l’hypersédimentation des baies se soit accentuée, c’est surtout l’influence des produits phytosanitaires qu’il convient d’apprécier. D’après le bureau d’études SIEE, ce serait 250 à 600 tonnes de matières azotées – épandues dans les bananeraies et les champs de canne à sucre – qui seraient entraînées chaque année par les eaux de ruissellement dans les baies et les culs-de-sac marins. Cet enrichissement anthropique de l’eau de mer, favoriserait la prolifération d’algues (Sargassum, Turbinari, Dictyota) qui se développeraient au détriment des coraux. En réalité, les algues ne cessent de s’étendre, car à la différence des coraux elles résistent aux assauts des houles cycloniques et conquièrent jour après jour de nouveaux espaces.

 

En Martinique, ce sont approximativement 2800 tonnes de produits phytosanitaires qui sont importés chaque année. Quand on sait que seuls 20 % de ces produits atteignent réellement leur cible, il importe de savoir où s’accumulent les 80 % restants. Une étude réalisée pour le Ministère de l’Environnement souligne la présence de produits organochlorés dans les huîtres de palétuviers, dans les holothuries et dans les chairs de certains poissons ; les doses mesurées dépasseraient les seuils de toxicité traditionnellement admis.

 

Les élevages clandestins (porcins) en bordure de rivière, sont autant de facteurs supplémentaires qui accentuent l’eutrophisation du milieu ; chaque année ce serait 3000 tonnes d’azote et 2300 tonnes de phosphore qui seraient ainsi libérées dans la nature. A cela s’ajoutent les matières en suspension des sucreries et les eaux vannes des particuliers.

 

Précisons enfin, que les produits qui sont utilisés sur les bassins-versants empruntent exactement les mêmes parcours que les particules terrigènes et polluent ainsi durablement les fonds marins. A titre d’exemple, des mesures effectuées par des chercheurs de l’Université de Bordeaux I, ont révélé que les sédiments marins de la baie de Fort-de-France présentaient des teneurs en produits toxiques plusieurs fois supérieures aux normes traditionnellement admises : « les sédiments les plus contaminés sont situés à l’est, dans la baie de Génipa et le cohé du Lamentin (fortes teneurs en zinc), et au nord  (baie des flamands) où de fortes teneurs en zinc et en plomb ont été relevées (…) Par ailleurs, les teneurs en zinc observées dans les poissons et les crevettes de la baie correspondent à des niveaux de toxicité aiguë »[2].

 

Lorsqu’ils sont pratiqués de façon intensive, l’agriculture et l’élevage ont des conséquences nocives sur le substratum pédologique ; cependant, les conséquences sont encore plus dommageables et durables en milieux côtiers et sous-marins.

 

 

II.1.2 Les dragages et les remblais

 

En Martinique, la multiplicité des constructions côtières (zones artisanales et industrielles, marinas, routes, hôtels, etc.) est à l’origine d’une fossilisation des récifs frangeants. Pour ne prendre qu’un exemple, lors de la construction de la route nationale n° 5, au niveau de la commune du Marin, de gros volumes de déblais ont été déversés dans la baie et ont amplifié l’hypersédimentation naturelle.

 

 

 

 

 

II.1.3 Les influences industrielles et urbaines

Si la culture de la canne nécessite l’emploi de produits phytosanitaires, sa transformation en sucre sous-tend la production de résidus liquides très polluants (les vinasses sont très acides et riches en matières en suspension). En Martinique, ce type de pollution est moins chronique qu’en Guadeloupe, car les neuf distilleries en activité, sont équipées désormais de séparateurs de fond de cuve et de dispositifs de lagunage. Ces dispositifs permettent de réduire d’un tiers environ les charges acides et de matières en suspension. S’il ne s’agit que d’une réduction modeste, force est de constater que des efforts sont réalisés en faveur du milieu. Cela ne veut nullement dire que des rejets directs (dans la nature) ne sont pas effectués de temps à autre.

 

En dépit des efforts consentis par de nombreuses municipalités pour raccorder leurs administrés au réseau de tout-à-l’égout ou à des stations d’épuration, la situation est loin d’être optimale. En 2000, seules 47 % des communes étaient raccordées à un réseau de collecte des eaux usées ; la situation s’est fortement améliorée (75 à 80 % environ aujourd’hui), mais des efforts doivent encore être réalisés. A titre d’exemple, les cinq communes qui enserrent la baie de Fort-de-France totalisent près de 180000 habitants, alors que les dix stations d’épuration actuellement en service sont prévues pour un peu plus de 140000 habitants. Certains quartiers ne sont donc pas raccordés au réseau de collecte des eaux usées et de nombreuses maisons individuelles ne disposent pas de fosses septiques ; des effluents usagés sont donc déversés dans les rivières via la baie de Fort-de-France. Ces eaux polluées favorisent la prolifération d’algues filamenteuses qui étouffent progressivement les coraux (certaines bactéries d’origine fécale ont la capacité de nécroser le corail). A cela s’ajoute l’influence des décharges communales, situées en bordure littorale, dont les lixiviats alimentent régulièrement les baies en produits toxiques (métaux lourds, matières organiques, etc.). Les fortes teneurs en métaux lourds mesurées dans certains secteurs pourraient s’expliquer ainsi. Elles pourraient aussi s’expliquer par les rejets directs d’huiles de vidange et de toutes sortes d’effluents dont les riverains préfèrent se débarrasser discrètement.

A titre d’exemple, dans les sédiments qui jouxtent l’embouchure de la rivière Madame (commune de Fort-de-France), les teneurs en plomb sont 20 fois plus importantes que celles qui devraient résulter de la décomposition des altérites naturelles (Durand et al., 2002). Les teneurs en zinc et en cuivre, sont elles aussi largement supérieures à ce qu’elles auraient dû être ; l’origine anthropique de ces métaux lourds semble donc confirmée.

 

 

II.1.4 Les activités de loisirs

 

Les activités de loisirs sont elles aussi très nocives.

 

Si la plaisance est en plein essor en Martinique – et nul ne peut s’en plaindre car cela a des répercussions positives sur l’activité économique (vente et entretien des bateaux de plaisance, etc.) – cette activité a cependant des conséquences nocives sur le milieu. Lorsque des bateaux mouillent sur des platures coralliennes, leurs ancres et leurs chaînes dégradent durablement les fonds marins, puisqu’elles cisaillent les coraux et arrachent les éponges. Quand on connaît le rythme de croissance d’une plature corallienne (1 à 15 mm/an), le moindre fragment cisaillé représente une perte de plusieurs décennies de bio-construction.

 

Il importe donc d’alerter les autorités sur ces pratiques et de tenter d’y remédier au plus vite, car à proximité des îlets du Robert et du François – sites très fréquentés par les plaisanciers – les fonds marins sont régulièrement lacérés par des griffures d’érosion d’origine anthropique.

 

 

 

Nombre de platures coralliennes présentent maintenant un aspect prostré, car leurs édifices, jadis turgescents, ont été systématiquement brisés ou cisaillés par les chaînes et les ancres des bateaux. Cette dégradation accentue encore un plus le repli des écosystèmes coralliens.

Les plages sont, elles aussi, fortement menacées. Jusqu’au XIXe siècle, tous les chroniqueurs s’accordaient à dire que les anses sablonneuses étaient recouvertes de « patates bord-de-mer » jusqu’à la zone de déferlement. Cette plante herbacée (Ipomea pes caprea) dispose d’un réseau racinaire dense et enchevêtré qui stabilise durablement le substratum spammophile. En clair, lorsque les « patates bord-de-mer » recouvrent les anses sablonneuses, ces dernières sont protégées et résistent aux assauts des houles cycloniques.

 

A partir de la seconde moitié du XXe siècle, mais plus encore à partir des années 1960-1970, le développement du tourisme de masse a entraîné une fréquentation accrue des anses sablonneuses du sud de l’île ; la couverture herbacée qui les protégeait a donc progressivement disparu par piétinement et arrachage (pour satisfaire l’imaginaire des touristes européens et nord-américain les hôteliers ont arraché de vastes surfaces herbacées). Cela est visible car lors du passage de la tempête tropicale Lenny (1999), les anses touristiques méridionales se sont repliées de 4 m environ en moins de 6 h, alors que les rares anses protégées par les Ipomea pes caprea ont reculé de moins d’un mètre.

 

Ne faudrait-il pas en tirer les leçons, en engageant rapidement une importante campagne de replantation de « patates bord-de-mer » ? Cette solution semble beaucoup plus réaliste que celle qui consiste à planter ou replanter des cocotiers sur les plages. Doit-on rappeler que le cocotier n’est pas une espèce endémique de la Martinique.

 

 

II.2 L’érosion côtière

 

Se développant sur un linéaire d’un peu plus de 400 km, le littoral martiniquais se caractérise par une diversité paysagère et une pluralité de ses dynamiques physiques. La densité de population étant importante sur la frange côtière et les activités économiques s’y développant avec vigueur, la protection et l’aménagement du littoral s’avèrent fondamentales.

 

Le littoral martiniquais est animé d’une double dynamique : érosive au nord et d’accumulation au sud (Saffache et al., 1999).

 

A en croire les récits des navigateurs, des ecclésiastiques et plus généralement des chroniqueurs qui ont sillonné l’île du XVIIe siècle au XIXe siècle (Thibeau de Chanvallon, les révérends Pères Labat et Dutertre, Monnier, etc.), le littoral septentrional semblait bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. De la paroisse du Carbet à celle de la Trinité (en passant par l’extrême nord de l’île), les anses sablonneuses avaient une largeur moyenne de 300 m et leur couverture végétale était si dense qu’il était difficile de déterminer la couleur et la nature de leur sable (Monnier, 1828). Ces grandes anses sablonneuses servaient donc d’allées aux marchandes qui se déplaçaient de paroisses en paroisses.

 

Aujourd’hui, la situation est bien différente puisque la largeur des anses sablonneuses est réduite (30 à 40 m en moyenne) et leur couverture végétale quasi inexistante. A titre d’exemple, au cours des cinquante dernières années le littoral septentrional s’est replié en moyenne chaque année de 0,8 m, ce qui représente un recul total d’une quarantaine de mètres.

 

 

Certaines portions côtières ont connu un rythme encore plus soutenu, puisqu’au cours de la même période, la plage de l’anse Belleville s’est repliée de 75 m environ. Si ces chiffres semblent peu importants, comparés à ceux de la côte togolaise par exemple (entre 1968 et 1975 la portion côtière qui longe le gisement de phosphate de Kpémé a reculé de 130 m), il convient néanmoins de les rapporter à la superficie de l’île : 1100 km2. De surcroît, l’île étant montagneuse ou très vallonnée dans sa partie centrale, seule la frange côtière est anthropisée ; la vulnérabilité des populations est donc exacerbée.

 

En dehors de ce simple constat, il importe de saisir les mécanismes qui sous-tendent la dynamique érosive actuelle. Quatre facteurs le permettent (Saffache, 1998) :

 

  1. la côte septentrionale (et particulièrement le sous-ensemble nord-ouest) présente une morphologie accore. A 150 m du rivage par exemple, la profondeur atteint déjà 70 m et à 500 m les sondeurs rapportent des profondeurs oscillant entre 300 et 350 m. Cette bathymétrie très marquée est associée à des canyons sous-marins (qui prolongent les vallées terrestres) qui canalisent les houles à la manière de véritables couloirs d’accélération ; lorsque ces houles arrivent sur la côte leur énergie est alors décuplée. Ces canyons servent aussi de pièges à sédiments limitant ainsi les transferts qui pourraient potentiellement s’établir le long du trait de côte.

 

  1. La côte étant modelée dans des matériaux volcaniques de faible résistance (cendres compactées, ponces, argiles, lahars, dépôts alluvionnaires, etc.), leur humectation quotidienne par les embruns accentue leur altération donc leur forte érodibilité.

 

  1. Si on ajoute à cela les prélèvements de matériaux réalisés dans le lit des rivières (de 1962 à 2002, ce sont chaque année 150000 à 300000 m3 de sédiments détritiques qui ont été prélevés par les carriers perturbant le rechargement normal des anses sablonneuses) et la dynamique volcano-isostasique du nord de l’île [en raison d’une surcharge liée à la présence d’importants volumes volcaniques, le nord de l’île s’enfonce alors que le sud (et particulièrement le sud-est) se soulève – A la Pointe Baham, par exemple, des coraux sont visibles à + 8 m d’altitude], tout concourt à ce que les cordons sableux ne soient plus réalimentés en sédiments et que les vagues, en déferlant plus haut sur les estrans, mobilisent un volume plus important de matériaux sableux, donc modifient durablement les profils hydrosédimentaires.

 

 

Dans le sud de l’île la dynamique est différente. En raison de l’activité sucrière, cette région a été totalement dénudée ; le déboisement a été tel, qu’au XIXe siècle les ébénistes des paroisses de Sainte-Anne et du Marin durent importer du bois de l’île voisine de Sainte-Lucie (Saffache et al., 2001). Durant les phases de récolte, le substratum pédologique étant peu protégé par un couvercle végétal, l’énergie cinétique des gouttes de pluie s’y est exercée avec force, libérant d’importants volumes sédimentaires en direction des exutoires marins. Cette érosion s’est développée d’autant plus facilement que les sols sont fragiles (sols vertiques), car constitués de particules de petite taille (de l’ordre du micron) faiblement agrégées entre elles (en raison d’une forte teneur en sodium). Lorsqu’elles sont en contact avec une eau de ruissellement par exemple, ces particules se détachent, se mettent en suspension et ne se redé-

 

 

 

posent que très lentement. Ce sont ces mécanismes qui expliquent l’envasement des culs-de-sac marins méridionaux.

 

 

II.3 Une vulnérabilité exacerbée face aux risques naturels majeurs

 

A l’image de la Caraïbe insulaire, les Antilles françaises ont toujours été concernées par les risques majeurs : ouragans, séismes, éruptions volcaniques, etc. Quelle que soit leur récurrence, ces manifestations ont la particularité d’être des événements toujours vécus collectivement, mais dont les incidences individuelles sont souvent dramatiques.

 

Si l’examen des récits anciens permet d’apprécier l’ampleur de ces catastrophes (Saffache et al., 2002 ; Saffache et al., 2003 ; Saffache et al., 2003), il convient de ne pas oublier que la Martinique est placée sous la menace permanente de ces phénomènes et de plus en plus sous celle des tsunamis.

 

 

II.3.1 Ouragans, éruptions volcaniques et séismes : des risques de plus en plus « maîtrisés »

 

Au cours des quatre derniers siècles, les Antilles françaises ont été affectées par 110 ouragans, dont 52 passèrent sur ou à proximité de la Martinique. Les plus terribles (pour la Martinique) – par leur puissance et les dégâts engendrés – furent ceux du 11 octobre 1780 (9000 morts), du 18 août 1891 (700 morts), du 25 septembre 1963 (10 morts et 50 blessés), du 20 août 1970 (44 morts et 23 blessés) et du 29 août 1979 (30 blessés, 4000 sans abris). Si le risque cyclonique fait parti de la vie quotidienne des populations antillaises, le risque volcanique est beaucoup moins présent quoi que plus meurtrier.

 

La Martinique et la Guadeloupe sont toutes deux dominées par un volcan : la montagne Pelée en Martinique et la Soufrière en Guadeloupe. La première s’est distinguée en détruisant la ville de Saint-Pierre en 1902 (30000 morts), alors que la seconde connut une crise majeure en 1976. Si la récurrence des manifestations volcaniques semble moins importante que celle des manifestations cycloniques et sismiques, l’activité volcanique antillaise demeure néanmoins effective ; Monserrat en est la preuve manifeste.

Si on arrive maintenant à prévoir la formation et la trajectoire des ouragans et l’imminence des éruptions volcaniques, il n’en est pas de même pour les séismes. Au cours des deux derniers siècles, les Antilles françaises ont connu deux séismes majeurs : celui du 11 janvier 1839 en Martinique (300 morts) et celui du 8 février 1843 en Guadeloupe (3000 morts, 1500 blessés). Plus récemment, ce sont ceux du 21 novembre 2004 (Guadeloupe) et du

29 novembre 2007 (Martinique) qui ont rappelé aux populations antillaises leur grande vulnérabilité, mais surtout que les politiques d’aménagement non concertées (réalisées par petits bouts ou par à-coups) accentuaient encore un peu plus leur vulnérabilité.

 

 

II.3.2 Le risque de tsunamis

 

Au cours des trois derniers siècles, la Martinique et la Guadeloupe ont été frappées par plus d’une dizaine de tsunamis (le 1er novembre 1755, 30 novembre 1823, 30 novembre 1824, 26 juillet 1837, 18 novembre 1867, 1876, 5 mai 1901, décembre 1901, mars et avril 1902, 6 mai

 

 

 

1902, 30 août 1902 et 24 juillet 1939), cependant, tous n’ont pas été recensés, car la mémoire collective n’a pas joué et certaines surcotes marines ne furent jamais identifiées, faute de connaissances. Le tsunami du 1er novembre 1755 ayant été bien décrit en Martinique et dans d’autres îles des Antilles, il s’avère nécessaire d’en donner quelques détails : « […] 1er novembre, jour de la destruction de Lisbonne, l’Atlantique équatoriale éprouva des mouvements extraordinaires, à la Barbade, à la Martinique et à Antigue » (Moreau de Jonnès, 1822).

 

« Le 1er novembre, dans l’après-midi, lorsque le temps était calme, et la mer tranquille, les flots s’élevèrent tout-à-coup, se précipitèrent sur la côte orientale de l’île et inondèrent, à trois reprises consécutives, le bourg de la Trinité, qui gît à plus de dix pieds au-dessus du niveau des plus hautes eaux. […] ».

 

En réalité, la vulnérabilité de la Martinique résulte de deux types de facteurs : des facteurs physiques, à l’origine de la forte densification de son littoral, et sa proximité par rapport aux sources potentielles d’émissions des tsunamis.

 

En raison de son orographie pentue, ses activités anthropiques se sont prioritairement développées sur sa frange côtière ; l’île est donc fortement vulnérable car son potentiel économique et productif s’offre totalement aux tsunamis et plus généralement aux surcotes marines. A cela, il convient d’ajouter la présence d’un volcan sous-marin actif au large de la Grenade et d’une chaîne de montagne volcanique (Cumbre Vieja) aux Canaries, dont l’un des versants (flanc ouest de l’île de La Palma) menace de s’effondrer.

 

Si les journalistes se focalisent prioritairement sur l’effondrement de la Cumbre Vieja, se faisant ainsi l’écho des travaux de H.M. Fritz, selon lesquels l’effondrement de 500 km3 de roches volcaniques entraînerait la formation d’une méga-vague de 650 m d’amplitude (susceptible de submerger la totalité des îles de l’arc antillais et une partie du littoral nord américain), en réalité, cette vision apocalyptique est erronée. En effet, la modélisation de H.M. Fritz a été réalisée en bassin fermé, alors que l’Atlantique est un système ouvert qui facilite la dispersion des vagues et par là-même la réduction de leur amplitude. Les travaux de Fritz ont d’ailleurs été repris par Ch. Mader – spécialiste mondial de la modélisation des tsunamis – qui trouve des résultats très différents : des vagues d’une amplitude de 3 à 7 m pourraient affecter l’archipel antillais et les côtes sud-est américaines.

 

Même ces résultats ne sont pas certains, car les travaux de R. Paris (CNRS, Clermont-ferrand) indiquent que ce ne seront pas 500 km3 de roches qui glisseront mais 20 à 50 km3. En outre, cet effondrement ne devrait pas se produire avant plusieurs décennies. Autre élément notable, la Cumbre Vieja se localise à 7000 km des Antilles, neuf heures s’écouleront donc avant que la première vague n’affecte les littoraux antillais ; dans ces conditions, il devrait être possible d’évacuer les populations, si l’alerte est donnée suffisament tôt et si l’aléa n’intervient pas durant la nuit.

 

En revanche, le volcan sous-marin Kick’em Jenny – dont le cratère se situe à une profondeur de 130 m – qui se localise au nord de l’île de la Grenade (à 9 km environ), au sud de l’île de Cariacou et à cinq kilomètres environ de l’île de Round Island, ne se situe qu’à 230 km de la Martinique. En cas d’éruption majeure de ce volcan, un tsunami de forte amplitude pourrait atteindre non seulement les îles les plus proches (Les Grenadines, Saint-Vincent, Sainte-Lucie,

 

 

 

la Martinique), mais aussi les territoires plus éloignés comme La Barbade, Margarita, Trinidad et Tobago, les côtes Vénézuéliennes, l’archipel guadeloupéen et même Porto Rico.

 

Connaissant la vitesse de déplacement d’un tsunami (de 650 à 850 km/h), en cas d’éruption du Kick’em Jenny les populations côtières antillaises les plus proches ne disposeraient que de 10 à 15 mn pour évacuer les lieux. Autant dire qu’il sera alors impossible de déplacer la moindre personne. La menace la plus importante vient donc bien du Kick’em Jenny et non de la Cumbre Vieja.

 

 

II.3.3 L’élévation du niveau de la mer : un risque méconnu

 

Avant la révolution industrielle (1860), la teneur en gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère était estimée à 260 ppmv (partie par millions de volume). Aujourd’hui, cette teneur varie de 395 à 405 ppmv, et les études prospectives indiquent qu’à l’horizon 2050, elle devrait dépasser 415 ppmv.

 

La concentration de gaz à effet de serre (le CO2, le méthane, le protoxyde d’Azote, etc.) dans l’atmosphère, bloque les rayonnements infrarouges émis par la terre, ce qui accroît la température moyenne des basses couches de l’atmosphère (de la troposphère). Au cours des 90 dernières années, la température moyenne de la terre a cru de + 0,6 degré Celsius et les climatologues estiment qu’au cours des 85 prochaines années, la température devrait s’élever de + 1,4 à + 5,6 degrés Celsius. Dans ces conditions, le niveau moyen des mers devrait s’élever.

 

Pour tenter d’apprécier les variations eustatiques (variations du niveau de la mer) susceptibles d’affecter les côtes antillaises, une analyse prospective a été réalisée, en partant des derniers travaux du GIEC (Groupement Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat). Sachant que le niveau de la mer s’élève en moyenne de 2,5 mm/an, à l’horizon 2050 le niveau de la mer devrait s’élever d’un peu moins d’une dizaine de centimètres. En propageant cette élévation à l’échelle du littoral martiniquais, les secteurs vulnérables sont : les baies de Fort-de-France, du Marin, du François, du Robert, de la Trinité et plus généralement les côtes basses commes celles de Sainte-luce, du Diamnat, de Carbet-Saint-Pierre…

 

 

  1. Conclusion

 

Face aux dégradations plurimorphes de l’environnement, mais plus encore face à la grande vulnérabilité des populations locales, ne s’avère t-il pas nécessaire de changer de paradigme ?

Puisque nous sommes tous conscients qu’en dépit d’un arsenal législatif et réglementaire très contraignant les dégradations se poursuivent, voire s’accentuent, et puisque nous constatons quotidiennement que les politiques d’aménagement de l’espace et de préservation des ressources sont inadaptées, le moment n’est-il pas venu de basculer vers un autre modèle : le développement durable.

 

Il s’agirait, non pas de placer la Martinique sous une cloche, de façon à en faire un sanctuaire écologique, mais de décider en totale concertation et transversalité avec tous les acteurs du territoire, des options d’aménagement susceptibles d’assurer l’épanouissement et la sécurité du plus grand nombre. L’objectif est donc bien de rompre avec la politique du coup par coup ou de l’à-coup, pour entrer dans la planification raisonnée. Cela suppose un vrai changement

 

 

 

de paradigme qui peut se mettre en place à la faveur de l’émergence de l’assemblée unique. Une seule vision, pour un seul et même territoire, et non plus des visions multiples, partisannes et contraires.

 

Bien que tout cela puisse paraître utopique, à l’image de l’utopie fondatrice prônée par Aimé Césaire, essayons au moins de nous accorder sur la préservation de notre cadre de vie et la protection des populations qui l’utilisent. La mise en place d’une vraie politique de développement durable, pourrait nous permettre de sortir de l’ornière dans laquelle nous nous sommes fourvoyés, par facilité mais surtout par manque de hauteur de vue…

 

Enfin, il convient de ne surtout pas oublier qu’avant d’accéder à un développement dit durable, il convient au préalable d’initier une vraie politique de développement… La question est donc aussi de savoir si la Martinique est un territoire développé …

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

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– SIEE. 1998. Synthèse de la qualité des eaux et des milieux aquatiques de la Martinique. S.L. : S.N., (plusieurs rapports).

 

 

[1] Dès le XIIe siècle, mais surtout à la fin du XVIe et au XVIIe siècle, l’agriculture anglaise a subi une mutation qui l’a fait évoluer d’un système basé sur la coopération et la communauté d’administration des terres (système traditionnel), à la propriété privée. Ce mouvment a entraîné la paupérisation de la paysannerie anglaise.

 

 

[2] Pellerin-Massicotte J. 1991. Evaluation de la condition physiologique de Crassostrea rhyzophorae et de la contamination de la chaîne alimentaire dans la baie de Fort-De-France. Rapport PNUE, 18 p.

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Pascal SAUFACHE

Pascal SAUFACHE

Maître de conférences, habilité à diriger les recherches, Président honoraire de l'Université des Antilles et de la Guyane