LA FAMILLE ANTILLAISE, HISTOIRE ET DISCONTINUITE

28 Mars 2014

Programme non-communiqué.

Intérêt de la conférence non-communiqué.

Bonsoir Monsieur LUCRECE,

Je vous remercie très sincèrement, d’avoir proposé ce thème aussi riche, et complexe, à notre réflexion de ce soir.

Vous savez que l’on dit habituellement, que l’intellectuel se distingue du sachant, par sa propension à partager généreusement son savoir.

Docteur en sociologie, écrivain, critique littéraire, conférencier, Monsieur LUCRECE, a accepté de nous consacrer deux heures ce soir.

Avec moi, en guise de remerciements, je vous demande de l’applaudir.

Mesdames et Messieurs,

Que vous dire pour introduire le sujet de la Conférence de ce soir ? « La famille antillaise, histoire et discontinuités ».

D’abord, comment définir la famille ?

Comme l’Institut National de la statistique et des Etudes Economiques (INSEE), « ensemble d’au moins deux personnes vivant au sein d’un ménage… ».

Assurément non, car cette définition est trop réductrice de la famille, à une cellule économique.

La famille, c’est à coup sûr plus. « Nous tenons de notre famille, aussi bien les idées dont nous vivons, que la maladie dont nous mourrons ».

Cette réflexion de Marcel PROUST (A l’ombre des jeunes filles en Fleurs), nous rapproche bien plus de la vraie dimension de la famille.

Celle-ci peut se définir, soit par la lignée, soit par l’alliance.

Par la lignée, c’est « l’ensemble des générations successives descendant d’un même ancêtre ».

Par l’alliance, la famille, c’est l’ensemble formé par le père, la mère et les enfants.

Par l’alliance ou par la lignée, c’est incontestablement, la cellule de base de la société, si bien que le professeur de sociologie René LENOIR, pense que « … s’interroger sur la famille, c’est s’interroger sur le fondement de l’ordre social » (généalogie de la morale familiale 2003 – le seuil).

Réfléchir sur l’histoire de la famille antillaise, c’est mettre en perspective l’évolution de la structure de la famille, dans son importance pour l’individu, mais également en raison de son utilité sociale.

Nul doute que le champ de réflexion de Monsieur LUCRECE est vaste.

Mais, avant de l’entendre, je cède la parole à Madame la Directrice de l’I.E.J.

 Raymond AUTEVILLE

Ancien Bâtonnier de l’Ordre

 Président de l’IDHM

 

 

  Définition de la famille

 

La famille, que le sens commun ornemente d’irrécusables valeurs, n’a jamais constitué une donnée spontanée tant dans l’histoire de l’humanité que dans le cas singulier des Antilles, ce qui nous invite à visiter les fondements de sa propre histoire. Ainsi, avant la famille, il y eut la horde qui se définit comme un groupe marqué par l’errance, l’absence de territoire défini, la sauvagerie des pratiques et l’absence de structure.

 

Puis la conscience de l’humaine condition permet alors à l’homme de passer de l’état de nature à celui de culture en instaurant l’exogamie, la prohibition de l’inceste, l’émergence de la fonction, autant de règles qui permettent de sortir de la violence aveugle et de la pulsion sexuelle non contrôlée. (Sur ce point, on peut consulter 2 livres importants : Les structures élémentaires de la parenté de Cl. Lévi-Strauss et Totem et Tabou de Freud.)

 

Ainsi nait la famille. Avec une norme fondatrice, la prohibition de l’inceste. Si l’on veut comprendre l’importance de cette norme, il faut entendre ce qu’écrit Freud en 1897, dans sa lettre à Wilhelm Fliess, « Ainsi l’inceste est un fait antisocial auquel, pour exister, la civilisation a dû peu à peu renoncer. » Car la vie sexuelle limitée au groupe est un obstacle à l’alliance avec des étrangers. La prohibition de l’inceste devient donc une règle universelle. Un demi-siècle plus tard, Cl. Lévi-Strauss développera cette idée fondamentale.

 

Et  je voudrais maintenant définir la famille et situer ses diverses fonctions au sein de la société. La famille est un groupe social organisé autour d’un ensemble de valeurs dont trois valeurs : amour, socialisation, droit (valeurs juridiques) et économie. En mettant en œuvre ces trois valeurs, la famille devient un élément fondamental du lien social.

 

 

Histoire de la famille antillaise

 

Dans les pays comme ceux des Antilles qui ont connu l’esclavage, l’expérience originaire de la famille est rendu chaotique par un tel système. Ne l’oublions pas, le corps de l’esclave appartient au maître, celui de l’homme bien-sûr, et aussi celui de la femme dont on a besoin pour le travail servile mais également pour la reproduction.  La reproduction est un facteur de richesse pour le maître puisque, très tôt, les enfants à venir seront intégrés à la main d’œuvre de l’habitation. Dans la comptabilité des esclaves sur une habitation, on intègre de facto les enfants qui vivent d’ailleurs dans des conditions déplorables, ce qui se traduit par un taux de mortalité extravagant : à la fin du XVIIIème siècle, en Martinique,  ce taux est 490 pour 1000 pour les enfants âgés de 0 à 10 ans, le double de la France puisque ce taux est 233 pour 1000.

 

Par ailleurs, le maître perfectionne ses propres pratiques, intégrant dans le dressage de la femme esclave l’obligation du rapport sexuel, allant même, quand s’érigeait face à lui la fierté de la femme, jusqu’à l’usage du fouet pour la contraindre. Le résultat est que l’exploitation sexuelle de l’esclave a été une constante de l’esclavage, au point que le Code noir (article 9) a tout tenté pour limiter non pas le fait, mais les conséquences, en particulier l’affranchissement.

 

 

 

Ce même code précisait également : Défendons à nos sujets blancs de contracter mariage avec les noirs, à peine de punition et d’amende arbitraire ; et à tous curés, prêtres ou missionnaires séculiers ou réguliers, et même aux aumôniers des vaisseaux, de les marier. (Code noir, article 6)

 

Cette condition mésavenante de la femme esclave, son statut d’objet sexuel, soumis à l’œil salace du maître attendant son heure, faisait que, dans ces conditions, aucun cordon sanitaire ou moral ne protégeait l’esclave du désir du maître. Et comble du cynisme du système, c’était le maître qui devait attester de la moralité de l’esclave. Ainsi, l’historien Frédéric Régent indique, que participant au contrôle social de l’esclave, je cite : « Les curés ne peuvent administrer l’eucharistie aux esclaves qu’après avoir reçu un certificat de bonne conduite délivré par leurs maître. »

 

Par ailleurs le Code noir, en son article 12, précisait que « Les enfants qui naîtront des mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents ». L’un des symptômes de la non-reconnaissance de cette famille est l’absence d’usage de patronyme : tous les esclaves sont en effet désignés non par un nom, mais par un prénom ou un surnom.

 

Le maître n’a aucun intérêt au mariage de l’esclave, surtout quand il s’agit d’une femme travaillant sur une autre habitation, ce qui constituera un obstacle en cas de projet de vente et aussi un objet d’inattention par rapport au travail sur l’habitation. L’esclave de son côté ne peut convoiter certaines femmes car il y a toujours le risque de concurrence avec le maître. Les récits des chroniqueurs attestent de ces rivalités. On peut  aussi se référer aux travaux du père David sur la paroisse de Case Pilote s’agissant des paternités sur les habitations.

 

On peut aisément imaginer toutes les difficultés à fonder une famille stable dans le contexte, économique, social, moral et juridique de l’époque.

 

Il a donc fallu attendre l’abolition de l’esclavage pour concevoir un cercle domestique protégé de la prédation et, en conséquence, la construction d’une identité familiale. A partir de là, se développait socialement l’intentionnalité d’une structure familiale pérenne, véhiculant des valeurs éducationnelles que l’église chercha à conforter au nom de la morale religieuse.

 

Ainsi, tandis qu’en Europe faisaient irruption des slogans hygiénistes comme celui du professeur Burlureaux qui affirmait que « le mariage était le plus sûr abri contre le péril vénérien », aux Antilles, la famille apparaissait comme la condition d’un hygiénisme moral qui se traduisait par la circulation du mythe de Guiablesse, mythe spécifiquement martiniquais, qui faisait état de l’apparition en plein midi d’une belle et grande femme noire qui séduisait celui qui l’approchait avant que ce dernier ne découvre au lever du jour son visage hideux, qui n’était autre que celui du diable.

 

La morale du mythe était claire : elle opposait la femme du dehors, matador diabolique aimant le plaisir, à la femme du dedans, celle de l’espace domestique, fée du logis, mère de famille toute dévouée à son foyer et à ses enfants. Il s’agissait, par ce mythe, de lutter alors contre la tendance de l’homme antillais à considérer que l’affirmation de sa virilité était liée au dehors, c’est-à-dire à la libre circulation libertine et à la création de plusieurs foyers, hors mariage. (Voir communication d’André LUCRECE au Colloque de la Société psychanalytique de Paris en 1996, texte paru dans la Revue française de psychanalyse).

 

 

 

 

Evolution structurelle de la famille antillaise

 

Il faut d’abord noter l’émergence, s’agissant de la famille, du concept de matrifocalité appliqué plus tard aux Antilles, et la prise en considération d’une femme poto-mitan, faisant vivre sa famille et assurant l’autorité en l’absence du père.

 

C’est en tout cas ce que l’on a retenu – en la simplifiant singulièrement – de l’étude du chercheur canadien Guy Dubreuil sur la famille antillaise, étude publiée dans la revue Anthropologica à Ottawa en 1965.

 

En réalité, Dubreuil distingue 2 types de famille, ce qui, pour moi, correspond davantage à la réalité.

 

Un premier type, la famille à structure patrifocale avec les caractéristiques suivantes :

  • Nucléarisation solide autour du père et de la mère
  • Isolement physique (maison réservée à la famille nucléaire)
  • Patrifocalité sous l’autorité du père
  • Cohérence de l’organisation marquée par la division entre les sexes
  • Néolocalité à tendance virile, les fils et leur famille de procréation s’établissent sur la propriété familiale (solidarité de génération)
  • Monogamie rigide pour les femmes, souple pour les hommes
  • Mariage civil et religieux
  • Légitimité juridique et sociologique des enfants

 

 

Un deuxième type, la famille à structure matrifocale avec les caractéristiques suivantes :

  • Cellule matrinucléaire sans mari ou concubin résident
  • La mère est responsable de l’éducation des enfants
  • La mère est responsable ou non économiquement du foyer
  • La femme pratique des concubinages extra-résidentiels ou reçoit ses amants
  • Elasticité de ce type de famille aboutit au modèle de la famille élargie
  • Ouverture du foyer avec accueil de nouveaux membres transitoires ou permanents, absence d’autorité jalouse du chef de famille masculin

 

Il est à noter que les enquêtes et observations de Dubreuil se sont déroulées en milieu rural où le second modèle est dominant et au bourg des communes où le premier modèle constitue la référence.

 

Discontinuité et modernité

 

Les sociétés de la modernité, qui s’opposent aux sociétés traditionnelles, sont marquées par un niveau inédit d’agitation transformative qui impacte la transformation sociale sous trois formes : accélération technique, accélération du changement social et augmentation du rythme de la vie. La famille a alors d’énormes difficultés à intégrer culturellement ces changements. (Sur l’accélération, voir en particulier les travaux d’Hartmut Rosa).

 

 

 

 

 

Dans les milieux bourgeois et petit-bourgeois, dans les familles du premier type,  la femme antillaise, en arriva – par rapport à ces foyers du dehors – à une sorte d’indifférence désabusée. On ne divorçait pas à l’époque, cela n’était pas convenable, y compris aux yeux de l’église. La famille tenait bon contre vents et marées au nom de la bienséance et du droit à l’apparence.

 

Mais les sociétés sont des genèses permanentes et leurs institutions avec elles. C’est ainsi que la famille du XXIème siècle a considérablement évolué par rapport à celle qui existait aux Antilles pendant une bonne partie du siècle dernier.

 

La famille se transforme alors en Europe sous l’influence de l’industrialisation, et aux Antilles sous l’influence de la modernité, on évolue de plus en plus de la famille traditionnelle élargie à la famille dite conjugale ou nucléaire, sans pour autant que le premier modèle ne soit abandonné. Les déplacements de population en Europe, sous l’influence de l’industrialisation, amène les familles à fonder un nouveau type de famille : la famille nucléaire qui est destinée à vivre là se trouve l’usine. En Martinique, se produit non seulement une transition économique, mais également une transformation du mode d’habiter.

 

Les transformations du mode d’habiter

Les déplacements de population se produisent  aux Antilles d’abord sous l’effet de la crise sucrière de l’après-guerre, avec la création des quartiers populaires de Fort-de-France, puis le BUMIDOM qui concerne des déplacements beaucoup plus lointain. La modernité sous la pression démographique fera le reste. Ces transformations affectent les travailleurs tant du point de vue de leur métier (passage de l’agriculture à des métiers du bâtiment et de service) que de leur mode d’habiter avec l’apparition des premiers logements collectifs dans les années 1960, dont les acteurs ont été La SIMAR créée en tant que SIAG en 1955 et la société d’HLM OZANAM créée en 1954 à partir de son ancêtre, la Société Civile Anonyme des logements et repas à bon marché créée en 1920.

Pour mémoire, en milieu urbain, les premiers logements en ce qui concerne la SIMAR auront noms  Balisiers, Alizés, Orchidées, Zetas à Floréal, Cité Bon Air, Cité Calebasse, Trénelle, et plus tard Dillon, pour ne citer que Fort-de-France, tandis que la société d’HLM OZANAM va livrer Saint Vincent de Paul  à la même période et plus tard la cité de la Batelière.

Faisant un bilan de cette période, Aimé Césaire, le maire de Fort-de-France, dira parlant de la SIMAR : « Nous travaillions tous dans un même but : loger les plus nécessiteux. (…) Bien sûr, les nouveaux logements leur apportaient un confort et des conditions de vie que, pour la plupart, ils n’avaient connus jusqu’alors. »

Cette émergence de logements sociaux a été pour ces acteurs l’occasion de se reproduire socialement dans un nouvel espace de vie. Cette reproduction sociale a considérablement affecté la famille, et en particulier la famille élargie dont la pérennité est remise en cause dans les nouvelles conditions de vie.

 

 

 

 

 

Dans les deux ères géographiques  – Europe et Antilles – des modifications vont se produire avec pour effets : l’instabilité conjugale (le divorce a, de ce point de vue, remplacé  la mort), le PACS, la chute de la fécondité correspondant à une vision malthusienne, la recomposition familiale.

 

Et dans les deux cas, les pratiques sociales ont considérablement évolué. L’urbain devient en effet le mode dominant  de la vie en société, avec des effets spécifiques.

Souvent le déjeuner, en milieu urbain, est pris sur le pouce. On est alors « sans famille ». Se nourrir et passer à table sont deux choses bien différentes. Si l’on observe ce qui se passe au dîner : dans de nombreuses familles, ce repas peut ne pas durer très longtemps, mais le temps commun peut continuer autour de la télévision. Ce n’est plus seulement le repas de famille qu’il faut examiner, c’est tout ce qui est perçu comme moments passés ensemble.

De ce point de vue, on observe le même phénomène aux Antilles, lesuqels renvoient à de nouveaux modes de sociabilité.

Les nouveaux modes de sociabilité

Ce nouveau mode de  sociabilité est désormais plus centré sur l’autonomie des personnes, singulièrement en ce qui concerne les jeunes. Il est en général davantage marqué par les nouvelles pratiques sociales liées à l’individualisme typique de la modernité. Au sein du foyer où  la télévision joue un rôle de plus en plus central, on a affaire à une famille « détraditionnalisée », où l’on note une certaine fragilité du lien familial, car la modernité induit une certaine déconstruction du système de relation entre les individus au sein de la société.  Ce qui n’est pas sans poser problème du point de vue du contrôle familial et de la maîtrise des phénomènes de toxicomanie, d’incivilité et de délinquance. Car, ne l’oublions pas, le rôle fondamental de la famille est de préparer les enfants à exercer leur autonomie dans la société, en ayant intériorisé les normes et les règles, à commencer par celles de la civilité ordinaire.

L’un des grands changements réside dans la nette diminution de la fonction éducative du repas. Auparavant, il constituait un temps fort de la transmission : les enfants devaient faire non seulement l’apprentissage des manières de table, mais ils devaient aussi intérioriser les règles sociales de la tenue et de la relation humaine.

 

Certes, la famille garde sa fonction affective et émotionnelle, elle assure la protection des enfants et leur donne les élémentaires recommandations d’éducation, encore faut-il que les jeunes parents aient été eux-mêmes instruits de cette fonction familiale. D’autre part, les phénomènes sociaux liés à l’hypermodernité comme l’urbanisation, le développement de l’emploi salarié des femmes, l’émergence de nouveaux objets comme l’ordinateur et le téléphone portable confèrent aux jeunes, dès la préadolescence, une certaine autonomie par rapport à la famille.

 

La question posée par ces changements est de savoir si une socialisation insuffisante, consécutive à la modernité, ne conduit pas à ce qu’on pourrait appeler un processus de décivilisation qui prendrait la forme d’une crise. En réalité, ce qu’il faut retenir à travers les phénomènes marqués par les nouvelles pratiques sociales, c’est cette tension entre, d’une part, les impératifs et les interdits de la société et, d’autre part, les pulsions et les instincts des individus non surmontés, mais contenus (N. Elias), tension qui permet néanmoins la continuité historique de la civilisation.

 

 

 

La « généreuse » métamorphose liée à la modernité crée des conditions sans cesse inédites où des phénomènes hétérogènes interfèrent dans le domaine familial : des efflorescences relationnelles sans cesse renouvelées où le successif se confond avec la progressif, où l’interrelation changeante se confond avec l’interrelation vivante, tout cela guidé par le principe de plaisir, là où les valeurs sont souvent transformées en objet de désir, ce qui fait que les modernités familiales sont sans cesse réinventées.

 

Le lien de parenté devient négociable au gré des exigences individuelles (l’exemple du géniteur). Tout cela nous montre l’extrême difficulté de produire une civilité nouvelle, des règles et des normes nouvelles dans un contexte de mouvement permanent qui semble exiger des formes nouvelles de reliance. L’organisation familiale contemporaine n’est qu’un des arrangements possibles dans le champ des cultures.

Ceci dit, non seulement la famille demeure la forme dominante aujourd’hui, mais elle constitue une des instances de protection les plus importante. Cela est particulièrement vrai sur le plan économique.

La famille, de ce point de vue,  joue donc indiscutablement un rôle de protection contre la paupérisation d’une partie de notre jeunesse.

 

 

 

 

Diversité des modèles familiaux

 

Si nous élargissons notre champ de vision, nous verrons qu’il y a une grande variété de modèles familiaux : l’oncle utérin chargé de l’éducation des enfants, le mariage avec le mort chez les Nuers du Soudan, le lévirat dans la loi hébraïque, [le frère d’un défunt épouse la veuve de son frère, afin de poursuivre la lignée de son frère] les Na en Chine, sans père et sans mari.

Ce qui montre que la relation avunculaire, à laquelle on a voulu attribuer un statut spécifique aux Antilles, est un modèle de relation beaucoup plus répandu qu’on ne le croit dans des sociétés diversifiées. Un anthropologue comme Claude Lévi-Strauss a souligné comment au Moyen Âge en Europe l’oncle utérin a exercé un rôle structurel dans la famille à cette époque.

Je vous fais remarquer que oncle en grec se dit theîos, qui signifie « parent divin », ce qui montre l’importance de l’oncle, de son rôle particulier dans la famille dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Donc le schéma classique que nous connaissons dans la parentalité est beaucoup plus complexe dans la variété des cultures, telles qu’elles se déclinent dans le temps et dans l’espace. [Voir par exemple le foster parent, le parent nourricier, pratiqué en Irlande et en Ecosse, assurait l’éducation des enfants de lignée noble.]

Quant au mariage, dans la société traditionnelle, qu’elle soit antillaise ou européenne, il  est un élément fondamental de la continuité familiale, « assurer la continuité du lignage sans compromettre  l’intégrité du patrimoine », telle est sa fonction, mais il est également historiquement un puissant régulateur de la démographie et de la sexualité : c’est l’état matrimonial qui permet l’accès à la sexualité, d’où le sort réservé aux filles-mères dans la société traditionnelle.

 

La famille tente de maintenir cette légitimation supérieure qui s’imposait naguère à l’individu auquel elle se heurte très souvent aujourd’hui. C’est que l’individu obtient de l’Etat des satisfactions quand à ses revendications : institution du PACS, facilitation du divorce, mariage rendu possible des homosexuels etc., Ceci ne signifie nullement que ces éléments remettent en cause l’institution familiale, mais ils témoignent de la vitalité d’une société continuellement en mouvement à laquelle la famille doit s’adapter.

 

En conclusion, la famille se retrouve constamment à la recherche d’un ordre, d’une médiation raisonnable qui lui assure sa vitalité, car elle demeure au cœur du processus civilisateur. C’est ici que la CAF,  par son action de soutien à la fonction parentale dans son rôle structurant vis-à-vis des enfants, par sa présence au cœur de l’aide matérielle apportée aux familles les plus modestes, par son intervention, dans le domaine de l’espace protecteur qu’est le logement, joue un rôle non négligeable.

Mais si cela peut être utile sur le plan matériel, qu’en est-il sur le plan sociologique ? Qu’en est-il de la fonction sociétale qui renforce la famille dans sa vocation de diffusion de valeurs nécessaires à l’exigence de civilisation ?

La question demeure ouverte dans une société de plus en plus mondialisée, poreuses aux autres cultures.

C’est ici qu’il faut se poser la question de la construction du sujet dans et hors la famille par rapport à l’altérité. S’agissant de la vision (issue de Descartes et de Kant) de l’autonomie du sujet, ne faudrait-il pas opposer à cette autonomie l’hétérogénéité du sujet ?

D’abord, pourquoi cette référence à Descartes et à Kant ?

Descartes : c’est le Cogito cartésien : « Je pense, donc je suis » avec toutes conséquences que cela suppose. Moi, sujet pensant, je décide de ma vie.

Pour Kant, l’autonomie du sujet repose sur la liberté de l’homme comme être raisonnable.  Par le principe de l’autonomie du vouloir de l’homme, ce dernier détermine librement son action.

Or, il me semble que le fameux sujet n’est pas si libre que cela, il est extrêmement sensible  aux provocations extérieures. Il faut prendre ce mot de provocation au sens premier, mais également au sens étymologique : pro-vocare en latin, c’est l’excitation qui nait de  l’appel du dehors.  Par rapport au foyer familial, l’homme – qui n’est pas aussi raisonnable que le dit Kant – est sensible à l’appel du dehors, sous toutes les formes. En réalité, une compulsion déborde le sujet et le pousse à s’inventer (je ne dis pas à se construire), mais à s’inventer dans l’autre, dans une identification à l’autre. Le développement d’une société mondialisée, et notamment la « mobilité véhiculaire », lui offre plus d’une occasion de concrétiser cette identification à l’autre. Et la famille elle-même s’en trouve dès lors soumise à des transformations inédites.

 

L’IDHM accueille

 

André LUCRECE

André LUCRECE

Ecrivain, Poète, Critique littéraire, Sociologue

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