CULTURE POLITIQUE DES ESCLAVES - DE L'EMERGENCE D’UNE CONSCIENCE POLITIQUE ET OPINION PUBLIQUE DANS LES ANTILLES FRANCAISES AVANT 1848.

Vendredi 11 Mai 2012

Allocution d’ouverture

Monsieur le Bâtonnier Raymond AUTEVILLE
Président de l’IDHM

Introduction de la Conférence 

Madame Corinne BOULOGNE YANG-TING
Directrice de l’IEJ MARTINIQUE
Secrétaire Général Adjoint de l’IDHM

 

Exposé

     « EMERGENCE D’UNE CONSCIENCE POLITIQUE ET OPINION PUBLIQUE DANS LES ANTILLES FRANCAISES AVANT 1848»

Madame Elisabeth LANDI,
Agrégée de l’Université en Histoire,
Professeur de Chaire Supérieure au Lycée de Bellevue ,
Conseillère municipale de Fort de France,
Conseillère Régionale,

 Clôture

Monsieur le Bâtonnier Raymond AUTEVILLE
Président de l’IDHM

Les esclaves ont participé activement à la mutation du système esclavagiste dans les colonies françaises d’Amérique en s’appropriant des concepts républicains qu’ils ont rendu opératoires en exigeant l’application des lois et dispositions législatives votées en France : abolition de l’esclavage, revendication de l’application effective des droits de l’homme, législation sur les affranchis, etc…

 

Pendant longtemps, l’historiographie a considéré les esclaves absents des luttes abolitionnistes puis ils ont été justement présentés comme les acteurs des luttes, révoltes et insurrections menant à l’abolition. Néanmoins, jusqu’à présent, les études ne sont pas suffisamment précises  la construction d’une culture politique chez les esclaves, qui se développera pourtant jusqu’au milieu, voire le deuxième  tiers du XXe siècle.

 

Or, les esclaves ont été des acteurs importants de l’élaboration d’une opinion politique républicaine qui va irriguer les discours de résistance jusqu’à l’époque contemporaine. Cette culture politique s’articule autour de concepts, de pratiques, de manifestations et de rituels qui ont rendu les idées de République et de Droits de l’Homme concrètes dans l’aire caraïbe, notamment à Saint Domingue et en Guadeloupe du fait de l’échec des colons face aux révolutionnaires français. Cette culture politique a conditionné les actions et les choix politiques des esclaves à travers leurs prises de position, leurs insurrections, leurs écrits et leur utilisation du système judiciaire. Elle met à jour l’apparition d’une conscience politique chez le groupe esclave dès la fin du XVIIIe siècle et l’émergence d’une opinion publique.

 

Cette conférence importante par son sujet est pour nous une façon constructive de commémorer l’abolition de l’esclavage le 22 mai 1848.

 

Bonsoir Madame LANDI,

Madame la Directrice de l’I.E.J. Martinique,

Mesdames et Messieurs

Chers Etudiants,

Chers Membres de l’Institut des Droits de  l’Homme de la Martinique,

 

Le sentiment du devoir accompli, procure bonheur et apaisement.

 

C’est donc avec bonheur et apaisement, que j’ouvre la Conférence de clôture du Cycle des Conférences sur les Libertés et les Droits Fondamentaux.

 

Mon bonheur est double :

 

  • D’une part, parce que notre Conférence de ce soir est la dernière du cycle 2011 – 2012, mais, c’est également, la première d’une nouvelle mandature, puisque le 30 avril dernier, l’Assemblée Générale de l’Institut des Droits de l’Homme de la Martinique, a clôturé la première mandature de quatre ans, de son Conseil d’Administration, et en a inauguré une nouvelle.

 

  • D’autre part, nous avons le bonheur d’accueillir ce soir, Madame Elisabeth LANDI, qui n’a pas rejoint l’Institut des Droits de l’Homme de la Martinique, parce qu’elle nous jugeait, à tort certainement, l’expérience de ce soir le confirme, trop juridique.

 

Elle avait néanmoins accepté, d’assurer au sein de l’Institut, la direction d’une Commission de réflexion, qui devait intégrer des disciplines croisées.

 

Mais, à cause de la politique qui lui dévore tout son temps, ce projet n’a pu se réaliser.

 

« … ça qui taou, la riviè pas ka chaillé.. ».

 

Et c’est volontiers qu’elle a accepté de partager un peu de son savoir avec nous, ce soir.

 

Et, nous lui exprimons notre profonde gratitude.

 

Mesdames et Messieurs,

 

La Nation Française, est censée avoir commémorer le 10 mai dernier, l’abolition de l’esclavage.

 

Nous  pouvons nous, ici, ce soir, sans rougir, commémorer, avec onze jours d’avance, le 22 mai 1848.

 

Nous le savons aujourd’hui, de manière certaine. Les esclaves n’ont pas attendu passivement, que des hommes épris des idées des lumières, viennent les libérer.

 

Très tôt, dans le servage, ils se sont mis en quête de liberté. Celle-ci a pris des formes diverses : marronnage, empoisonnement, révolte, avortement, mutilation, etc…

 

On retrouve, notamment, dans les écrits du père Jean-Baptiste du TERTRE, l’importance du marronnage, forme la plus spectaculaire de la lutte des esclaves pour la liberté.

 

C’est ce qui a fait écrire par Césaire, dans l’introduction de « Esclavage et colonisation » PUF  1948 : « que les esclaves sentirent que la liberté ne tombe pas du ciel ; elle ne s’accorde jamais tout à fait ; elle se prend, elle se conquiert… ».

 

Et comment expliquer autrement, les exploits militaires d’anciens esclaves, comme DELGRES, DESSALINES, TOUSSAINT-LOUVERTURE, et bien d’autres ?

 

Le premier de tous les Droits Fondamentaux, c’est la liberté, qui sous-tend tous les autres : liberté d’aller et venir, liberté de penser, liberté religieuse, liberté de conscience, liberté politique, liberté d’opinion, etc…

 

C’est donc avec intérêt, que nous entendrons, Madame Elisabeth LANDI, nous entretenir du sujet, ô combien passionnant, et qui la passionne depuis longtemps.

 

« Emergence d’une conscience politique, et opinion publique chez les esclaves, dans les Antilles Françaises, avant 1848 ».

           

Madame LANDI, très sincèrement, je vous remercie pour votre contribution de ce soir, pour la clôture du Cycle des Conférences sur les Libertés et les Droits Fondamentaux, à la veille de notre fête du 22 mai.

 

Applaudissons Madame LANDI.

 

Merci.

 

Je cède la parole à Madame la Directrice de l’Institut d’Etudes Judiciaires, Maître Corinne BOULOGNE-YANG TING.

 

Les esclaves de la Martinique eurent le bon goût de ne pas attendre l’arrivée du Messie.
On applaudit à l’annonce de la liberté. Mais on s’inquiéta qu’elle fût différée.

Ce que le légalisme de Perrinon ne pouvait deviner, l’instinct populaire le flaira. Les nègres éventèrent que tout n’était pas dit ; qu’il y avait encore des résistances et de hésitations ; qu’il fallait les vaincre.

Magnifique intuition : ils sentirent que la liberté ne tombe pas du ciel ; qu’elle ne s’accorde jamais tout à fait ; qu’elle se prend et se conquiert ».

 

Aimé Césaire, Introduction de « Esclavage et colonisation », PUF, 1948, p. 20.

 

La politisation des masses populaires, esclaves, libres de savane ou de fait, affranchis

 

Saint Pierre, 1789

« La Nation entière des Esclaves Noirs réunis ensemble ne forme qu’un même vœu, qu’un même désir pour l’indépendance, et tous les esclaves d’une voix unanime ne font qu’un cri, qu’une clameur pour réclamer une liberté qu’ils ont justement gagnée par des siècles de souffrances et de servitude ignominieuse. Ce n’est plus une Nation aveuglée par l’ignorance et qui tremblait à l’aspect des plus légers châtiments ; ses souffrances l’ont éclairée et l’ont déterminée à verser jusqu’à la dernière goutte de son sang plutôt que de supporter davantage le joug honteux de l’esclavage, joug affreux blâmé par les lois, par l’humanité, par la nature entière, par la Divinité et par notre bon Roi Louis XVI. Nous aimons à croire qu’il sera condamné par l’Illustre Gouverneur Viomesnil. Votre seule réponse, Grand Général, décide de notre sort et de celui de la colonie ». (ANSOM, C8A, p. 69)

Trois-Rivière, 1793

Au cours de la nuit du samedi 20 avril 1793, des centaines d’esclaves se révoltaient dans la zone du village de Trois-Rivières, en Guadeloupe. Ils tuèrent 22 Blancs, mirent à sac des plantations selon un choix établi, puis après avoir posté des sentinelles pour prévenir d’autres pillages, marchèrent vers Basse-terre, la capitale de l’île. Entre-temps des soldats et des citoyens blancs instruits des massacres s’étaient organisés en une troupe armée qui s’élançait hors de la ville pour mater la révolte . A l’aube, les 2 groupes se firent face. Les soldats se préparaient au combat, mais les esclaves s’approchaient tranquillement, en bon ordre et sans agressivité. Quand ils furent à portée de tir, un soldat s’écria : « Qui vive ? » Ils répondirent : « Citoyens et amis ! » Six soldats s’avancèrent vers les insurgés, baïonnettes au canon. Un témoin rapporte :

« Un des esclaves prend la parole et demande si nous sommes des citoyens, des patriotes ; on répond qu’oui : en ce cas , dit-il, nous sommes amis, nous venons à votre secours et nous n’en voulons qu’aux aristocrates qui veulent vous faire égorger. Nous n’avons point de mauvaises intentions : nous voulons combattre pour la République, la loi, la patrie, l’ordre. (Ce sont leurs propres expressions.) Nous leur demandons à notre tour s’ils ont à leur tête quelques Blancs ou hommes libres ; ils nous répondent que non, et qu’ils n’ont agi que de leur propre mouvement.

  1. Dubois, Les esclaves de la République, Calmann-Lévy, 1998

 

 

Saint-Pierre, 9 février 1830,

On a arboré un drapeau tricolore sur la porte de l’Eglise du Mouillage. Au surplus, on a trouvé cette devise écrite sur le dit drapeau : « la Liberté ou la mort »

21 mai 1830, les Nègres Bombottiers et de journée ont fait preuve d’une effronterie révoltante en allant au supplice. Nous sommes des victimes de la liberté, criaient-ils. Nous mourrons pour liberté … Vive la liberté ! Vive la république ! La Couleur nous vengera ; vous n’avez pas les chefs.

20 novembre 1830, le nègre Auguste appartenant à Madame Baliasse est conduit sur la place publique où il a reçu un châtiment de 29 coups de fouet ; on lui avait placé sur le dos un écriteau portant ces mots, « nègre fouetté pour injures et outrages ». Ce nègre avait été arrêté deux jours auparavant par la police tenant un chat mort et criant « Vive la chatte ».Commentaire d’un journal du Havre : « de malheureux esclaves, à la vue du drapeau tricolore, avaient manifesté une joie qui contrastaient avec la fureur des colons qui ont fait arrêter deux esclaves qui avaient crié : vive la Charte »

Georges B. Mauvois, Un complot d’esclaves, Martinique, 1831, Editions les Pluriels de Psyché, 1998

 

 

1848, vendredi 19 mai.

Plusieurs milliers d’esclaves connaissent un relâchement de l’encadrement et la possibilité de se déplacer, de se réunir sans avoir à subir des punitions. Cette atmosphère de « liberté », si l’on peut dire, les grise, les conduit à rencontrer les esclaves des autres exploitations et à se mêler aux discussions sur les élections depuis que l’on sait que l’abolition de l’esclavage s’accompagnera du statut de citoyen.

Les libres de Saint-Pierre et de Fort-de-France, les esclaves des habitations proches de ces deux villes font des préparatifs : guirlandes, oriflammes, drapeaux pour recevoir le gouverneur Perrinon, commissaire de la République, enfant du pays, mulâtre chargé de promulguer le décret d’abolition.

1848, Samedi 20 mai.

On scande des couplets sur l’émancipation à venir. On s’intéresse aux discussions politiques, on acclame la République. On congratule Schœlcher, Perrinon, Bissette.

 

 

1848, mercredi 24 mai.

A Fort-de-France, c’est la joie, le frère Ambroise relate :

« De six à sept heures, les nègres sont entrés (par les ponts) avec le drapeau tricolore sans armes (comme je leur avais demandé), criant vive la liberté ! »

  1. Pago, « 1848 : chronique de l’abolition de l’esclavage », Editions Desnel, 2006

 

 

L’idée communément acquise pendant de longues années est que les esclaves ont subi un système esclavagiste qui les opprimaient sans qu’ils puissent avoir une quelconque action contribuant à sa destruction

 

De plus en plus aujourd’hui les intuitions et les études de recherche ont démontré que les esclaves étaient de véritables acteurs et qu’ils avaient mis en place des systèmes de résistance allant des formes les plus actives (révoltes, marronnage, empoisonnement, etc.) aux formes les plus passives (lenteur au travail, absence pour maladie, etc.).

 

Depuis 20 ans environ la recherche en histoire, en anthropologie historique s’est placée du côté de l’invisible ou plutôt du côté de l’indicible. Ceux qui n’ont pas laissé de traces écrites, d’archives académiques font aujourd’hui l’objet de toutes les attentions : les femmes, les paysans, les esclaves, les ouvriers, les subalternes.

 

Les chercheurs interrogent de nouvelles sources ou proposent de nouvelles interrogations aux sources conventionnelles.

 

La recherche répond aux préoccupations du présent et faire de l’histoire c’est essentiellement répondre aux questionnements du présent.

 

De nouvelles problématiques et de nouveaux paradigmes obligent à reconsidérer les résultats des recherches ou des postulats passés à travers de nouvelles grilles de lecture.

 

Et l’on s’aperçoit que des « fissures scripturaires » permettent de déceler des non-dits, de confirmer des intuitions et de proposer une nouvelle lecture des rapports sociaux fondés plutôt sur une approche horizontale des rapports de domination, moins figés et plus en prise avec le réel social. (texte sur la société)

 

C’est ainsi que les sources notariées (testament, acte de vente, etc.), les sources judiciaires (procès, enquêtes, etc.), les sources policières, les journaux de bord des négriers, les journaux intimes, les mémoires, la correspondance privée, les romans, etc., constituent de précieux témoignage de la complexité et du vivant d’une société coloniale et esclavagiste dont les ressorts sont encore à explorer.

 

De plus en plus les historiens se situent à la croisée des chemins entre les différents de la discipline.

 

L’histoire politique, et des relations internationales, l’histoire des grands hommes politiques, l’histoire des batailles, des institutions fut d’abord le champ le plus prestigieux de la recherche, puis vint avec la révolution de l’histoire des Annales à partir des années 1930/1950 la nécessité de croiser l’histoire économique et sociale pour avoir une vision globale des processus historique à l’échelle des sociétés.

 

Aujourd’hui, c’est l’histoire du sensible, l’histoire culturelle qui s’appuie sur l’herméneutique et la compréhensive relation, sur les apports de la psychologie et de l’anthropologie qui permet de porter un regard plus attentif aux signes émis par ceux-là mêmes à qui on déniait toute parole, toute légitimité et toute action positive dans le cours amoindri de leur vie.

 

A cela, il faut ajouter le dynamisme des études post-coloniales dans les pays anglo-saxons, dans les anciennes colonies devenues indépendantes, notamment l’Inde et l’Afrique, et l’influence des nouvelles générations de chercheurs.

 

Enfin, le renouveau mémoriel et réparateur, la recherche insistante des identités ont permis de braquer un coup de projecteur sur les silences, les oublis et les silencieux de l’histoire. Ce champ des « subaltern studies » se déploie dans les universités américaines et indiennes avec une vigueur inégalée dans la vieille Europe et en France.

 

Ici, même à l’UAG, plusieurs historiennes dont Dominique Rogers et Myriam Cottias ont entrepris un travail de recherche dans le cadre du Centre de recherche sur les esclavages et sur les traites (CIRESC) et par ailleurs sur les voix d’esclaves des mondes Méditerranéens et Atlantiques, du Moyen-Age au XIXe siècle.

 

Des témoignages sur l’implication des esclaves dans la vie politique sont extrêmement nombreux. Les historiens antillais de la 1ère génération n’y ont pas encore beaucoup travaillé dans la mesure où l’urgence était d’abord d’établir les faits. La génération d’aujourd’hui se penche sur ces questions et relit les sources avec des nouvelles interrogations.

 

Il s’agit aujourd’hui d’interroger le rôle des esclaves dans la construction d’une nouvelle société fondée sur les nouveaux principes républicains élaborées depuis les Révolution française et haïtienne qui se diffusent dans les sociétés coloniales et esclavagistes de la Caraïbe.

 

Si la révolution française finit par supprimer l’esclavage, ce fut parce que les esclaves eux-mêmes choisirent de lutter pour une liberté que peu de gens pensaient qu’ils pourraient conquérir. Le succès de leur lutte eut pour conditions l’existence d’un nouveau langage des droits, grâce auquel ils purent formuler leurs revendications sous une forme particulièrement puissante. Mais il supposait également une mobilisation politique qui parvint à accorder la violence de leurs protestations au projet républicain élargi qui prenait forme en métropole.

 

Mon hypothèse est que le moment culminant et déterminant fut la période révolutionnaire depuis 1789 jusqu’à 1804. Elle a déterminé et conditionné les postures et les comportements qui vont suivre et permettre l’intégration d’une culture politique républicaine et révolutionnaire.

 

Cette démarche épistémologique suppose d’interroger avec Roger Chartier, (Les origines culturelles de la révolution française, Le Seuil, date), les notions d’opinion publique et de conscience politique à l’appui des usages dans la société coloniale et esclavagiste depuis la fin du XVIIIe siècle.

 

Il faut en effet s’éloigner des approches traditionnelles de la compréhension du développement des phénomènes révolutionnaires dans l’ère caribéenne et américaine.

 

D’une part, celle qui privilégie les « causes » économiques et sociales pour expliquer la Révolution aux Caraïbes. Non pas que ces causes n’existent pas ou qu’elles ne soient pas fondamentales. Mais les contraintes économiques ne sont pas en tant que tels à l’origine des révolutions. Ce qui importe, c’est la manière dont elles sont vécues et pensées par les individus.

 

D’autre part, il est nécessaire de se démarquer d’une approche purement politique qui explique les mouvements révolutionnaires et insurrectionnels par le progrès et la diffusion des idées ou des systèmes philosophiques. Là encore, il ne s’agit pas de nier l’importance des idées politiques mais de comprendre comment circulent ces idées, comment elles se diffusent dans la société. Il s’agit de comprendre comment les esclaves de la fin du XVIIIe siècle s’étaient approprié les idées politiques du temps.

 

Enfin, il demeure un élément fondamental qui est la prise en compte de l’inédit de la société esclavagiste et coloniale dans l’ère caraïbe et américaine pour bien comprendre qu’il n’y a pas un simple décalque ou un simple mimétisme des actions et comportements des acteurs mais une véritable autonomisation des processus dans le cadre d’une société et d’une économie d’habitation verrouillée par un système de caste et de préjugés.

 

Aimé Césaire l’avait déjà analysé depuis les années 1950 dans son  Toussaint Louverture, 1960, Club français du livre :

« Il faut bien qu’on le comprenne ; il n’y a pas de « Révolution française » dans les colonies françaises. Il y a dans chaque colonie, une révolution spécifique, née à l’occasion de la Révolution française, branchée sur elle, mais se déroulant selon ses lois propres et avec ses objectifs particuliers ».

 

Le changement de paradigme présuppose une nouvelle lecture des origines culturelles de la révolution antiesclavagiste de 1794 et de 1848.

 

Des historiens ont étudié comment les pensées des philosophes des Lumières se diffusaient dans l’ensemble de la société. Parallèlement, ils ont montré comment la presse, les sociétés de pensée, les sermons, les arrivées de bateau ont permis la circulation des idées en étant soit des vecteurs ou au contraire des obstacles à la diffusion des idées des Lumières.

 

Cette posture supposait un consensus sur la notion d’origine. Les révolutions avaient eu lieu donc elles avaient des causes comme si il y avait une sorte de « nécessité «  de l’histoire.

 

Il importe aujourd’hui de déplacer la réflexion à savoir considérer qu’il existe des origines non pas aux événements eux-mêmes mais à la manière dont ils ont été reçus et pensés.

 

Or en 1793, il a suffit de quelques mois (août 1791-août 1793) aux esclaves insurgés pour mettre à bas un système esclavagiste fondé depuis plus d’un siècle à Saint-Domingue avec les répercussions connues sur la Guadeloupe et la Martinique en février et mars 1794.

 

En 1848, c’est l’action déterminante des esclaves a accéléré un processus certes déclenché par la révolution parisienne de février 1848 mais qui tardait à arriver sur les rivages des côtes caribéennes.

 

Ainsi, comment les esclaves ont-ils pu déchiffrer, comprendre et anticiper la destruction d’un tel système ?

 

Comment les esclaves ont-ils voir dans les prémisses des journées révolutionnaires une occasion d’élargir la brèche jusqu’à l’insurrection victorieuse de 1791 ?

 

Quelle est donc la responsabilité des idées des Lumières dans le processus insurrectionnel ?

 

C’est peut-être le processus insurrectionnel qui a fait les idées et non le contraire car il n’y a pas de causalité directe entre l’élaboration d’une pensée et les transformations de la mentalité partagée par une masse d’individus. Par ailleurs, la diffusion de ces idées à travers les lectures, les libelles, les pamphlets est très répandue et dans toutes les couches de la population, aussi bien dans les milieux esclaves et les milieux populaires des villes que dans les milieux de la bourgeoisie urbaine et chez les grands planteurs. Et ceux qui ont connaissance de ces textes font des choix très divers. Il faut ajouter tous les moyens d’accéder à ces idées, comme les vecteurs populaires, jeux de cartes, almanachs, florilèges littéraires, best-sellers, almanachs, théâtre, chansons, sermons, caricatures, etc.

 

A travers un exemple, il est saisissant de comprendre comment se passent les phénomènes d’appropriation des concepts de la pensée politique et de l’action politique.

 

Cependant, il est nécessaire de rester prudent et de distinguer conscience politique et opinion publique.

 

La notion d’opinion publique apparaît au XVIIIe siècle dans l’aire européenne et américaine. Elle se définit comme une instance de jugement, jugement esthétique, indépendant de celui de la Cour et des académies (mises en place au XVIIe siècle) et limité aux cercles d’initiés.

 

Par ailleurs, on assiste à une progressive politisation de l’opinion publique. A partir du milieu du siècle, l’exercice de la faculté de juger n’est plus confiné à une sphère littéraire ou esthétique. Le sens critique commence à s’exercer à l’égard du monde social et plus encore à l’égard de la société esclavagiste aux Amériques et à l’égard de la monarchie absolue en France. De plus en plus de lettrés critiquent le système d’exploitation esclavagiste, des ingénieurs, des administrateurs, des témoins, des ecclésiastiques, etc.

 

Ce qui était jusque-là soustrait à la libre critique devient objet de débat.

 

Et cette politisation ne se réduit pas aux élites intellectuelles.

 

L’exemple répété des révoltes d’esclaves dans la Caraïbe sur le temps long (un siècle)  depuis la révolte de l’esclave marron Makandal et son supplice en 1758 jusqu’aux révoltes et insurrections de 1848 est là pour attester de cette politisation.

 

Si je renverse la perspective et je ne vois plus le modèle d’en haut se répandre vers le bas, il me semble que ce sont les réalités du terrain, les actions incessantes du peuple qui ont provoqué une réflexion politique de l’opinion éclairée.

 

A partir de cette position, un va-et-vient, une fécondation mutuelle, un mouvement d’échange se sont opérés.

 

S’il n’y avait pas eu cette effervescence continue des masses, la capacité créatrice des élites culturo-politiques n’aurait pas su mettre en mouvement la révolution anti-esclavagiste de 1794 puis de 1848.

 

Ainsi, les pétitions, slogans, chansons, les révoltes d’esclaves, les rébellions et les marronnages tiennent lieu de langage politique aux exclus du pouvoir. Les masses anonymes, les silencieux de l’histoire ont laissé ces traces, à travers cette existence physique et morale sous sa forme la plus sensible, la plus massive et la plus convaincante.

 

Au XIXe siècle, la politisation passe aussi par le recours aux procès et à la justice. La politisation c’est aussi le fait que des tensions sociales qui s’exprimaient par la violence peuvent se négocier.

 

Or les procès et les tentatives de procès se multiplient dans la 1ère moitié du XIXe siècle.

 

La conscience critique ou politique n’est pas réservée aux élites lettrées.

 

 

Un exemple : Les lettres d’esclaves de la Martinique, Août 1789

 

Une autre vision politique dans laquelle les droits de l’homme énoncés dans la Déclaration de 1789 devaient s’appliquer à l’ensemble du territoire national prévalut. Cette vision politique allait trouver des propagateurs avec des personnalités telles que Condorcet, Brissot, le comte de Mirabeau et l ‘abbé Grégoire, qui rejoignirent la Société des Amis des Noirs et mirent l’accent sur la nécessité d’une unité politique du territoire national, colonies comprises, correspondant à une autorité nationale suprême.

Mais cette vision politique ne finit par prévaloir que grâce à l’usage concret que les esclaves insurgés ont fait du langage des droits et à la façon dont ils créèrent une situation où l’on put concevoir de leur donner le titre de citoyens.

Ce processus s’amorça avec une insurrection qui eut lieu en Martinique en août 1789.

 

Il est d’usage de faire commencer la Révolution aux Antilles par les Blancs favorables à l’autonomie voire à l’indépendance sur le modèle américain. Les gens de couleur auraient ensuite posé le problème de l’égalité et, pour finir, les esclaves auraient à leur tour posé la question de la liberté.

 

Ce schéma, conforme à l’évolution législative est en réalité une interprétation a posteriori.

 

A la Martinique, liberté et égalité étaient difficilement dissociables, les premiers mouvements révolutionnaires sont serviles. Dans les derniers jours du mois d’août 1789, une agitation servile secoue Saint-Pierre et sa région. Elle a lieu au moment où les premières informations provenant des mouvements parisiens arrivent dans la colonie (réunion des Etats Généraux à Versailles, serment du jeu de Paume, Assemblée constituante, débat sur l’adoption d’une déclaration des Droits de l’Homme, prise de la Bastille). La rumeur se répand, le roi a déjà accordé aux esclaves la liberté générale. Les esclaves s’attendent à la proclamation officielle de l’abolition et pensent qu’elle aura lieu le jour de la saint Louis, le 25 août, prévu pour la remise du cordon de l’ordre de saint Louis au gouverneur Viomesnil.

 

Les préparatifs de la cérémonie vont bon train et accréditent la rumeur et l’espoir que l’annonce sera bien faite à la messe paroissiale. Cet espoir ne s’étant pas concrétisé, ils décident d’écrire au gouverneur plusieurs lettres.

 

Les archives nationales en ont conservé deux d’entre elles, tirées de la collection Moreau de Saint-Merry. Respectivement datées du 27 et 29 août 1789, elles sont adressées à Monsieur de Molerat, commandant de la milice de St-Pierre et au gouverneur par intérim Viomesnil.

 

Bien que relevant de deux styles différents, ces deux lettres sont les échos d’un même désir. Ils sont le reflet d’un même espoir. Ils annoncent un même projet : celui d’obtenir une liberté devenue « improcrastinable ».

 

Qui sont les auteurs de ces lettres ?

 

Ces lettres sont conservées aux archives nationales, section Colonies C8A90, F°295, 298, 306. C’est dire l’importance et le crédit que leur ont accordé les autorités locales et nationales de l’époque. Du fait de leur envoi à Versailles et de leur conservation, elles ont pris au sérieux les menaces proférées et ont reconnu la validité du message élaboré par des esclaves et adressé aux plus hautes autorités de la colonie.

 

Ces lettres sont intéressantes pour 2 raisons :

 

Tout d’abord, les récits de la condition d’esclaves par des esclaves sont peu nombreux. Ils sont néanmoins essentiels pour avoir une vision globale de la vie dans les colonies à cette époque. Ainsi en se recoupant, les différents témoignages permettent d’avoir la vision la plus juste de la société d’habitation et du système esclavagiste.

 

Ensuite, selon la lecture traditionnelle de cette société, l’esclave ne peut pas être instruit. Il est un objet et donc inapte à toute réflexion. Dans ces lettres et contre toute attente, les esclaves prennent la parole et se rebellent. Ils s’opposent à ceux qui ont le pouvoir et qui pourraient s’en prendre à eux directement, les maîtres, les mulâtres en portant un jugement de valeur et en dénonçant le comportement de ces derniers. Ils font part de leur désir et de leur volonté. Leur discours est organisé et réfléchi, les mots choisis avec soin.

 

Ainsi, de nombreux indices permettent de dire que ces lettres ont été rédigées sûrement avec l’aide d’un membre du clergé mais assurément avec la collaboration active des esclaves de Saint-Pierre qui savaient lire et écrire.
Au-delà du simple fait de savoir lire et écrire, elles témoignent de la politisation des consciences et des opinions publiques et de la capacité à intégrer des concepts politiques révolutionnaires.

 

Un véritable plaidoyer

« Liberté », c’est l’exclamation qui vient à l’esprit pour exprimer le contenu de ces lettres. Cette revendication est d’autant plus puissante qu’elle a grandi à la faveur de plusieurs influences. En effet, plusieurs éléments ont conduit les esclaves à croire en l’imminence de l’abolition.

 

  • Le rôle de la religion

 

L’influence de l’Eglise contribue de diverses façons à donner confiance aux esclaves : le champ lexical de la religion est très présent dans ces lettres (t1 : l9 à 10 le Bon Dieu, le Ciel et la Terre, Seigneur Dieu, l12 Chrétiens, l7 Dieu qui confond tôt ou tard les desseins orgueilleux des hommes, l8 ce dieu si juste, l10 ce Dieu éternel).

 

La catéchisation des esclaves, qui sert à légitimer le système esclavagiste, est à double tranchant. Cet accès à la religion du blanc est une arme redoutable qui permet de pénétrer à l’intérieur même d’un système de pensée esclavagiste pour le détourner à leur profit, pour le mettre face à ses contradictions. Les préceptes d’amour et de tolérance que prône l’Eglise catholique sont en totale opposition avec l’esclavage. Cette inadéquation constitue l’une de principales failles de la logique esclavagiste. Les auteurs des lettres mettent le doigt dessus (t1 : l10Est-ce que le Bon Dieu a créé quelqu’un esclave ?) et en employant ce type d’arguments, ils sont en position de force.

 

Judicieusement, les rédacteurs de la 2e lettre rappellent que les esclaves aussi ont reçu le baptême (l12 la charge de délivrer tous ces malheureux Chrétiens) : le baptême pourrait-il être donné à des êtres dont on nie l’humanité en les asservissant.

 

De plus conscients de cette antinomie, certains hommes d’Eglise militent en faveur de l’abolition de l’esclavage (ex en France, l’abbé Grégoire, à Saint-Pierre, le père Jean-Baptiste).

 

Ainsi la sensation de ne pouvoir attendre plus longtemps une abolition qui n’a que trop tardé est notamment palpable (t1 :l8 Comment depuis des centaines d’années nos pères ont été assujettis à ce sort). Nul doute que l’impatience des esclaves a été l’une des forces qui les a conduits à rédiger ces deux lettres.

 

 

 

  • La réception des idéaux des Lumières et révolutionnaires

 

Plusieurs voix se sont élevées dans l’Europe des Lumières pour dénoncer et combattre l’esclavage (Voltaire, Diderot, l’Abbé Raynal)

 

L’idéal des Lumières réside dans le principe de l’égalité, auquel aspirent évidemment les auteurs des lettres, mais aussi dans l’expression des sentiments. La lettre du 28 relève d’un style plus spontané fait particulièrement appel aux sentiments de ses lecteurs (t1 : l12/13 il faut croire en vérité que vous soyés bien inhumains pour ne pas être touché de la commisération des souffrances que nous endurons et l16/17 enfin, c’est en vain que nous vous prenons par des motifs de sentiments et d’humanité).

 

A la veille de la Révolution, ; des sociétés anti-esclavagistes se développent à Londres, à Paris fréquentés par des esprits éclairés et révolutionnaires. Ces écrits étaient très répandus en Martinique, ils circulaient parmi les esclaves des villes en particulier à Saint-Pierre, ceux-là mêmes qui ont vraisemblablement rédigé les lettres. Les esclaves sont donc au courant des arguments des abolitionnistes et savent que leur volonté de révolte a trouvé des approbateurs outre-Atlantique.

 

A ce sujet, Viomesnil déclarait : « L’esclave n’ignore plus que la révolte a trouvé des approbateurs (…) ce sont ses pères, ses frères qui transportées en France l’introduisent par des correspondances, des maximes dont toutes les sociétés retentissent et qui ne tendent qu’à porter le fer et le poison dans le sein de tous les habitants des colonies ».

 

De même, les auteurs des lettres n’ignorent rien de la tenue des Etats Généraux et de l’évolution des événements parisiens. On peut même considérer qu’ils connaissaient les arguments développés par Necker contre l’esclavage dans son discours du 5 mai 1789 (t2 : l3 & 4 et de jeter un regard d’humilité sur la réflexion qu‘elle prend la liberté de vous faire ) faisant écho aux mots de Necker : « Un jour viendra peut-être où (…) vous jetterez un regard de compassion sur ce malheureux peuple (…) ».

 

Tout se passe comme si les auteurs de la lettre signifiaient à Viomesnil que l’heure dont parlait Necker a enfin sonné.

 

C’est le même procédé qui est adopté pour la lettre du 28 (t1 : l14 à 16 la nation même la plus barbare fondrait en larmes si elle savait nos maux ; je vous laisse un peu à penser avec quelle promptitude chercherait-elle à abolir une loi si odieuse) et Necker déclarant : « Malheur, malheur à la nation française si une telle ambition était trop forte pour elle ».

 

Les rédacteurs des lettres ont en main des atouts de taille.

 

  • La politique dite « d’adoucissement » de Louis XVI

 

En effet, l’ordonnance du 15 octobre 1786 destinée à améliorer le sort des esclaves en vue d’une meilleure rentabilité du système contient d’importantes innovations et crée pour les esclaves des droits qu’ils sont autorisés à faire valoir. Les esclaves ce geste du roi comme une promesse de liberté (t2 : l10/12 ce Dieu éternel ne pouvant souffrir plus longtemps tant de persécutions a sans doute commis à Louis XVI le Grand Monarque, la charge de délivrer tous ces malheureux Chrétiens). Le roi y est évoqué en termes élogieux (l42 le Bon Roi Louis XVI).
Cette politique se traduit par des décisions prises par le gouverneur Viomesnil à son arrivée en Martinique. Après avoir été mis au courant de certains excès commis par des maîtres sur leurs esclaves, il envoie une circulaire à tous les commandants de paroisse en les engageant à dénoncer tous les faits de cette nature qu’ils pourraient connaître. De nombreux esclaves prennent connaissance de ces mesures inhabituelles, ce qui vaut au gouverneur d’être perçu comme un proche de la Société des Amis des Noirs chargé de proclamer leur liberté dans les plus brefs délais (t2 : l13/14 et vous fûtes élu, vertueux Viomesnil, pour nous énoncer cette heureuse nouvelle).

 

De façon plus significative, dans la 1e lettre, les esclaves sont convaincus que la loi proclamant l’abolition a déjà été promulguée et qu’ils se considèrent comme libres (t1 : l2-4 nous savons que nous sommes libres et vous souffres que ces peuples rebelles résistent aux ordres du Roi).

 

 

Une lecture saisissante de la société esclavagiste

 

C’est particulièrement la lettre du 29 qui montre la connaissance de cette société traversée par les préjugés. Elle parle de représentation (l5) et révèle une interprétation de la réalité à laquelle les groupes doivent faire face et dont ils sont les prisonniers. Les esclaves semblent souffrir des défauts attribués par les autres (l5 à 7 toutes les représentations qui vous ont été faites à notre désavantage, …, on nous peint d’une manière si immonde ).

 

Les mulâtres font aussi l’objet de préjugés (t2 l18 à 23 ont osé, absurdité, ignoble, bassesse, orgueilleuse, haine, jalousie, hardiesse), caractère vil, dévalorisation de leur entreprise et manque de solidarité vis-à-vis des esclaves (t2 : l16-24 Nous venons d’apprendre avec un extrême désespoir … ). Quant aux Blancs, ils sont présentés comme inhumains et cruels (t1 : l16-17 enfin, c’est en vain que nous vous prenons par des motifs de sentiment et d’humanité car vous n’en avez pas et t2 : l10 persécuteurs), incapables de comprendre le nécessaire changement de l’ordre social (t1 : l14), soucieux de maintenir leur hégémonie envers et contre tous y compris les libres de couleur (l28).

 

Cependant, les lettres laissent percevoir des failles dans l’ordre social, la stratégie des Blancs pour diviser les affranchis des esclaves (t2 : l25-29 Nous osons reprocher à vos illustres prédécesseurs qui les ont toujours donné quelques avantages sur nous …), l’arrogance des mulâtres eux-mêmes victimes d’un préjugé féroce vis-à-vis des esclaves, incapables de comprendre que l’amélioration de leur sort est liée à l’abolition de l’esclavage.

 

Face à une telle impasse, les deux lettres choisissent deux types d’action différents.

 

La 1ère lettre pose la condition de la négociation (l2 nous savons que nous sommes libres). Le lexique de la violence (l5 périr, 6-7 mortiers, canons et fusils, l22 torrents de sang) la justifie comme seul moyen envisagé ( t1 : l17-18 mais à la faveur des coups nous l’aurons, car nous voyons que c’est le seul moyen d’en venir à bout). Dans le contexte des débuts de la révolution, le plus court chemin vers la liberté est l’affrontement. Cette lettre présente des esclaves radicaux, qui se battent certes pour leur liberté mais surtout pour la reconnaissance en tant qu’êtres humains (l25 nous avons l’honneur d’être) qui se pose comme un acte identitaire.

 

La 2e lettre semble avoir été écrite avec un peu plus de recul et témoigne de la nécessité d’une action diplomatique avant l’usage de la violence en dernier recours (l40 verser jusqu’au dernier goutte de sang).

 

Le ton est plus déférent, riche en éloge (l2 Auguste personne & 38 hommages respectueux, l2, 5, 47 Grand général, 43 Illustre), prudent à l’égard du gouverneur (l3-4 jeter un regard d’humilité sur la réflexion qu’elle prend la liberté de vous faire, l46-47 respect qui est dû à votre dignité … et la Nation vous prie de la croire … votre très humble et très obéissante servante), témoigne de leur confiance en Viomesnil. Ce goût nourri pour la diplomatie les rend plus sensibilisés au problème de l’égalité compris comme un moyen d’accéder à la liberté.

 

Ces lettres illustrent bien les différentes voies d’accès à la compréhension des événements révolutionnaires. Cela suppose que les esclaves ont tenu des assemblées.

 

Les références  à Clarke doyen du conseil supérieur et aux principaux cadres de la milice (t1 : l18-19 Clarke, Belle Isle bras Coupé, Jeune Montnoël) montrent qu’il y a eu une discussion avec de hauts responsables et que les esclaves sont organisés dans cette lutte. En effet, des assemblées fréquentes avaient lieu à Saint-Pierre dans les rues du bord de mer où les esclaves ou libres de fait se regroupaient par corps de métier et se livraient à la lecture des écrits de la Société des Amis des Noirs.

 

La signature, « Nous, Nègres » ou encore « la Nation entière » montre bien l’idée d’une conscience de former un groupe uni par des intérêts communs. Le terme de nation regroupe l’ensemble des esclaves, souvent utilisé pour caractériser un groupe ethnique. L’idée d’unité est souligné par l’adjectif « entière » (t2 : l48 la Nation entière) et d’autant plus par l’affirmation (t2 : l34-36 la Nation entière des esclaves noirs réunis ensemble) où les auteurs l’accentuent par l’association de réunis, « ensemble, l34, un même, l34-35, une voix unanime, l35-36 » et des restrictions « qu’un même, qu’un cri, qu’une clameur, l34-36 ». Les esclaves ont donc compris la nécessité de faire front commun.

Par ailleurs, la rhétorique utilisée montre bien une bonne connaissance de l’écriture épistolaire (salutations, paragraphe introductif, développement, paragraphe conclusif, signature). Ils utilisent des figures de style : prétéritions (t1 :l14-17 La nation même la plus barbare fondrait en larmes … et t2 :l16-17 cependant, ce ne sont pas ces motifs qui nous engagent à vous représenter cette inutile mémoire), emploi du rythme binaire dans la 2e lettre (l34 un même vœu, un même désir, 36 qu’un cri, qu’une clameur, 40-41 joug honteux, joug affreux) donne le sentiment du martèlement  de la requête, martèlement qui va crescendo avec la gradation des termes et de ceux qui blâment cet esclavage (t2 :l41-42 les lois, l’humanité, la nature entière, la Divinité, notre bon roi Louis XVI). Ce qui fait dire à Pierre François Régis Dessalles, colon, que c’est le nègre Casimir qui avait longtemps servi en France et avait reçu de l’instruction qui est l’auteur de ces lettres.

 

L’instruction apparaît comme le moyen de sortir de cet écrasement de l’esclavage.

 

La révolte de la Martinique ne fut que la première d’une longue série de révoltes impossibles à réprimer dans les Caraïbes françaises.

 

Que saint-Pierre ait été le centre de tous ces conflits en Martinique n’a rien d’étonnant. Ville emblématique du cycle de l’économie de plantation, elle est la ville où convergent toutes les informations et les rumeurs, où circulent les hommes, les marchandises, les nouvelles. Saint-Pierre est aussi le creuset de toutes les contradictions de la société martiniquaise.
L’agitation des esclaves a donc été sérieuse en 1789 et elle a été prise au sérieux par les autorités. Elle précède celle des libres mais en dépit de l’importance du mouvement et de ce qu’il révèle comme désir de changement, le légalisme des maîtres n’a pas épouvanté les maîtres.

 

En 1789, à Saint-Pierre et dans les environs, ce ne sont pas quelques esclaves « initiés » mais des ateliers entiers qui espèrent être libérés.

 

Ce véritable « prolétariat » créé par la masse indistincte des esclaves vivant librement et des différentes catégories des libres de fait est devenu le fer de lance de l’agitation. Cependant la répression fut féroce.

 

L’après-midi du 30 août, les esclaves se réunissent à la rue d’Orange comme soutien au gouverneur Viomesnil. Après cette réunion, les conjurés commencèrent à quitter la ville par la même route, éveillant ainsi l’attention d’une milice et d’une troupe sur le qui-vive depuis l’envoi des lettres. Vers 9h du soir, l’attroupement se formait sur l’habitation Valmenier. Près de 300 à 500 esclaves se tenaient là, guère armés et sans intentions hostiles. Les premiers coups de feu tirés les dispersent. Le lendemain, 3 ateliers refusent de travailler, d’autres s’enfuient dans la montagne. L’insurrection fut réprimée mais elle contribua d’une part à stimuler l’agitation et les rumeurs dans la Caraïbe jusqu’à Saint-Domingue où la nouvelle de la révolte des esclaves de la Martinique fut connue dès le mois de Septembre et d’autre part à peser sur l’opinion en France où le lobby des planteurs agita le spectre de l’embrasement des colonies et la ruine du commerce et de l’économie.

 

Le gouverneur lui-même, pris dans l’écheveau des rumeurs et des attentes condamna la révolte d’août au motif que les rebelles avaient connaissance des débats sur l’esclavage en cours à Paris, tout en blâmant les esclaves de la France métropolitaine d’avoir transmis cette information à ceux des colonies.

 

Cependant si l’écho des débats parisiens les inspirait, les esclaves rebelles de Martinique n’en demandaient pas moins une transformation plus radicale que celle qu’envisageaient eux-mêmes les abolitionnistes de Paris : l’émancipation immédiate des esclaves par le roi.

 

Mis bout à bout les révoltes et insurrections d’esclaves sur le siècle, 1758-1848, dans l’aire Caraïbe, nous conforte dans l’idée que la portée de la citoyenneté a été amplifiée par les esclaves insurgés d’une façon qui renouvelait fondamentalement le sens de l’universalisme. Cependant si la lutte des esclaves a permis au principe politique de prendre le dessus sur les forces de l’inégalité, elle n’a pas permis de les vaincre. Elle a de cette manière laissé des traces profondes encore aujourd’hui et un héritage dont les potentialités sont encore inaccomplies.

 

 

 

 

Bibliographie

  1. Césaire, « Toussaint Louverture », 1960, Club français du livre
  2. Césaire, Introduction de « Esclavage et colonisation », PUF, 1948
  3. Dubois, « Les esclaves de la République », Calmann-Lévy, 1998
  4. Pago, « 1848 : chronique de l’abolition de l’esclavage », Editions Desnel, 2006
  5. B. Mauvois, « Un complot d’esclaves, Martinique, 1831 », Editions les Pluriels de Psyché, 1998
  6. Régent, « La France et ses esclaves », Grasset, 2007

 

L’IDHM accueille

 

Elisabeth LANDI

Elisabeth LANDI

Agrégée de l'Université en Histoire

Professeur de Chaire Supérieure au Lycée de Bellevue
Conseillère municipale de Fort de France
Conseillère Régionale de la Martinique